Eolas : « Il ne me semble pas que l’on puisse se torcher avec un institut »

Nanterre, le 7 juillet. Une bande de robes noires est venue acclamer Maître Eolas, qui se lève de sa chaise et file droit vers la barre où il est appelé. Il a 44 ans, une cravate noire en laine, le costume assorti, large d’épaule et dégarni de crâne. C’est un blogueur de droit, historique et renommé. Ses analyses se prolongent par des saillies en 140 signes sur Twitter, ce qui lui vaut 186 000 followers.

Maître Eolas, qui est avocat, est prévenu d’injure et de diffamation à l’égard de l’Institut pour la justice (IPJ). Il est défendu par Me Jean-Yves Moyart, avocat lillois et gloire d'internet sous le pseudonyme de Maître Mô.

L’association se présente comme un « think tank et une association de citoyens, de victimes et d’experts mobilisés pour promouvoir une justice plus protectrice des citoyens et plus équitable vis-à-vis des victimes ». Le discours, en substance, fustige un laxisme généralisé et dangereux de la justice, qui protégerait mieux les délinquants que les victimes.

À l’audience, l’IPJ est incarnée par son secrétaire général Xavier Bébin et représentée par Me Gilles William Goldnadel, qui fustige à peu près sur le même ton et dans maints hebdomadaires glacés (dont Valeurs actuelles) la bienveillance de l’institution à l’égard des criminels. Eolas n’aime pas l’IPJ et brocarde très souvent son populisme, qui conduit à l’excitation des sentiments grégaires de la foule du web autour de faits divers sordides.

« Il y a eu un mouvement citoyen, les personnes se transmettaient le pacte via les réseaux sociaux »

La présidente Magali Tabareau entame l’audition de Xavier Bébin, qui situe le contexte. En novembre 2011, l’IPJ enclenche une opération de lobbying en vue de l’élection présidentielle de 2012. Un « pacte 2012 » contenant un chapelet de propositions à destination des candidats. Il s’appuyait sur une vidéo de Joël Censier, père de Jérémy Censier – jeune homme tué à coups de couteaux par une bande dans le sud de la France. M. Censier raconte son histoire et l’attitude de la justice à son égard qui a fini par libérer sous contrôle judiciaire le principal mis en cause, après deux ans de détention provisoire. Il y détaille ses péripéties et donne l’apparence d’une justice coupable d’un laxisme sidérant. Au bord des larmes, visiblement indigné par ce qu’il nomme le mépris de la justice, il invite à signer le « pacte 2012 ». (Depuis, l’accusé a été reconnu coupable du meurtre de Jérémy, et condamné à 15 ans de réclusion criminelle par une cour d’assises des mineurs.)

Sur les réseaux sociaux, le pacte se répand comme une rumeur. Xavier Bébin résume : « Il y a eu un mouvement citoyen, les personnes se transmettaient le pacte via les réseaux sociaux. » Près de 1,8 million de signatures, c’est considérable, unique à l’échelle de la France. La communication de l’IPJ est un triomphe, c’est la position idéale pour faire briller ses idées dans le débat présidentiel qui se profil.

Sur Facebook, c’est l’euphorie et l’hystérie. Un million de like. Twitter frétille et s’emballe, prêt à propulser l’événement en TT, quand Maître Eolas écrit : « Compteur bidon des signatures de l’IPJ, preuve : voici la courbe de signatures en ce jour entre 18 h 42 et 19 h 06 ». Le scandale naît.

« Je me torcherais bien avec l’IPJ si je n’avais pas peur de salir mon caca »

La courbe est linéaire et rectiligne, elle décrit la progression des signatures. « Ce sont des personnes sur Twitter qui ont signalé que ce compteur de signatures avait une progression très rapide. Il fallait voir la progression : ça tournait jour et nuit et le serveur n’a jamais crashé », relate le prévenu. La pétition ne vérifie pas l’authenticité des adresse e-mail : « Des gens m'ont appelés pour me dire qu’ils ont signé la pétition sous le nom de Napoléon Ier », rapporte-t-il.

Xavier Bébin le concède, la réalité des adresses e-mail n’est pas vérifiée. « Comme Change.org et d’autres spécialistes de la pétition », assure-t-il. Et puis les chiffres correspondent avec ceux que Google Analytics a recensé pour le site de l’IPJ. Il a fait citer un expert qui a le trac et s’emmêle un peu dans un exposé confus, après lequel le doute, hélas, demeure.

Second volet : l’injure. Un tweet, écrit à 4 h du matin : « Je me torcherais bien avec l’IPJ si je n’avais pas peur de salir mon caca ». L’avocat sourit : « Si je dois laisser une trace dans l’histoire, je ne pense pas que ce sont ces écrits là qui seront retenus. » Il était en garde à vue – pour le travail – épuisé, et répondait à la question d’un twitto sur ce qu’il fallait penser de « toute cette histoire ». Maître Eolas dégonfle l’offense et plaide l’hommage au Torchecul de Rabelais (Gargantua, chapitre XIII). Et puis, ajoute-t-il, il parlait du tract : « Il ne me semble pas que l’on puisse se torcher avec un institut. »

« Vous avez quelqu’un qui éructe, (...) roule dans la fange »

Me Goldnadel rend à l’audience sa dignité grave. Il déclame : « Vous avez quelqu’un qui éructe, qui prête à son contradicteur la pire mauvaise foi, la malhonnêteté la plus totale et à la fin le roule dans la fange. Si vous tapez "IPJ" sur internet, c’est une tâche, c’est le cas de le dire. Il existe un mensonge quasi officiel qui laisse à penser que c’est par la malhonnêteté que l’IPJ a obtenu son plus grand succès populaire. » Pour lui, la sincérité du compteur est établie. Il demande la condamnation de Maître Eolas et la publication du jugement dans les médias. Le procureur s’en remet à la sagesse du tribunal et trois avocats plaident en défense des médias qui ont relayé l’information, ainsi que la journaliste Julie Brafman.

« Moi je dis que ce compteur est bidon »

Il est un peu tard et, enfin, Me Moyart plaide. Moins solennel que son confrère, pas railleur comme son client, il plaide une relaxe totale, dont la délicate excuse de provocation sur le chef d'injure. « Il n’y a rien de vérifiable sur ce site, rien. Si demain j’ai envie d’aller la signer 1 000 fois, je peux. À l’époque, j’avais signé "ministère de la Justice". » Les bancs se gondolent discrètement. Me Moyart s'étrangle : « 1,8 million de signature, entre 120 et 142 par minute, même la nuit, vous trouvez ça normal ? Moi je dis que ce compteur est bidon, il n’est pas contrôlable. Bidon, pas bidonné. » Ceci est grave, plaide-t-il, quand on a l’ambition de peser dans le débat politique.

Il hausse le ton : « Venons-en aux injures, la rédaction de la plainte est un scandale, on inscrit des propos qu’il n’a pas tenu, on en remet une couche ! » Il ajoute que le tweet injurieux de son client, publié à l’aube et en réponse à un inconnu, n’a pu avoir qu’une très faible audience. Il rappelle qu’à l’époque, tous les juristes recevaient la vidéo et la demande de signer la pétition. Puis il brandit un papier : c'est la profession de foi de l'IPJ, qu'il lit vite. Le ton s'emballe : « Qu’est-ce que vous en pensez Madame la présidente, y'a au moins la moitié de ces propos qui sont diffamatoires envers la justice. C’est pas de la provocation, ça ? »

Maître Eolas a été condamné pour diffamation et injure à 2 000 euros d'amende avec sursis et 5 000 euros de dommages-intérêts. En outre, il devra verser 3 000 euros au titre de l'article 475-1.

Maître Eolas a fermé son compte Twitter.

— Julien Mucchielli