« Encore un qui se moque du tribunal ! »

Des types pas ordinaires comme Jérémie ne forment pas, pour ainsi dire, le « peuple du box ». Juste avant l’effréné VTC, deux exemples absolument emblématiques du triste cortège de la délinquance en flagrant délit. Le cas banal de la 23e chambre, ainsi, c’est Samy, Tunisien en situation irrégulière interpellé à Barbès avec un téléphone volé. On ne sait pas trop comment ni pourquoi il fut contrôlé, la présidente ne prend même plus le temps de lire cette partie là du PV. Il était 15 h 30, Samy devait divaguer dans les rues sales des abords de Château Rouge. Un air louche, un regard de biais, une patrouille désœuvrée : le contrôle.

Samy dit résider en Belgique : « Où ça ? – À Bruxelles. – Où cela à Bruxelles ? » La présidente connaît, elle plisse les yeux et attend. « Le quartier de la Monnaie, dit-il en français. – Bon ! Encore un qui se moque du tribunal ! La Monnaie, c’est un théâtre. Vous habitez dans un théâtre ? Non ? Oui, ça m’étonnerait. »

Le procureur est inaudible. On entend juste tinter « trois mois, mandat de dépôt » et le « pouf » du parquetier fourbu qui se rassoit. La défense, simplement, explique : « Vous avez quelqu’un incarcéré depuis un mois et demi pour un recel de portable à 20 €. Il n’a aucun casier, n’a jamais été en garde à vue. Il a le profil du sursis simple et c’est ce que je vous demande. »

« Vous n’êtes pas bien malin ! »

Il s’agit de ne pas lambiner : on place un autre Samy face au micro. Il s’appelle Hamza, ou Hamirouche, ou Ahmed : « Bon, quel est votre vrai prénom ? » C’est bien Hamza jure-t-il, main sur le cœur. « Quelle est votre adresse ? » Hamza cherche, se trifouille les souvenirs et tâtonne sa poche arrière. « Eeuuuuh », dit-il en arabe. « Eeuuuh », traduit l’interprète. « Bon, s’il lui faut un GPS et un bout de papier pour trouver son adresse, c’est pas gagné ! » glose la présidente. Il est, à l’instar de Samy, incarcéré depuis six semaines : procès renvoyé, car il a refusé qu’on lui prélève les empreintes. Hamza voit la présidente s’agiter dans son dossier, il réagit : « Je reconnais un vol, mais pas le second ! – Eh bien ça tombe bien, on ne vous en reproche qu’un. L’autre délit, c’est un recel ! » Il n’en revient pas. Un quoi ? « Vous aviez sur vous un téléphone volé. – Mais c’est un ami qui m’a demandé de le garder pour lui. – Bien ! Vous faites nourrice pour téléphone, c’est un ami qui vous veut du bien. » La présidente est beaucoup plus remontée qu’avec Samy : « Et pourquoi a-t-il besoin que vous lui gardiez ? Il était très très lourd ce téléphone ? Vous vous êtes fait avoir jusqu’au bout, vous n’êtes pas bien malin ! » claque-t-elle sèchement sur la tête d’Hamza.

Hamza a quitté l’école en primaire et son bled natal en 2008. Voici huit ans qu’en France, il existe un Hamza qui subsiste on ne sait trop comment. C’est un immigré qui s’éternise et qui peut-être va rentrer, peut-être pas. On devine qu’il vit de petits boulots au noir, peut-être de menus larcins ? Rien ne l’indique, son casier est vierge. Cela ne défrise pas le procureur qui bougonne un insipide assemblage de lieux communs qui aboutit à trois mois ferme. « Peut-être pourrait-on se contenter de couvrir la détention provisoire ? » ose l’avocat en défense.

« Suspension ! Veuillez quitter la salle », pépie l’huissier fatigué dans un haussement de paupières. La foule se lève et s’en va piétiner par petits groupes dans les couloirs du palais. Trois interprètes en arabe devisent jovialement près du gendarme qui s’ennuie sous son portique. Des petits packs de jeunes, qui marchent en cadence, demandent au garde : « On peut rentrer ? » Ils ne voudraient pas louper le procès de leur copain qui s’est fait « serrer avec de la C » – comprenez de la cocaïne.

Soudain, c’est le signal : la foule pressée s’engouffre dans la salle. « Le tribunal, veuillez vous lever ! » dit l’huissier en s’asseyant. « Le tribunal, après en avoir délibéré, vous condamne… » La présidente distribue trois mois avec sursis aux deux Tunisiens, jetant un regard hautain au procureur.

« Alors c’est pas des bêtises, c’est des délits »

Une demande de mise en liberté est expédiée en trois minutes : Rachid attend son procès pour vente de shit, en prison, il préférerait un contrôle judiciaire, mais n’a pas prévenu son avocate. Il a 33 ans et 25 condamnations, l’avocate n’a rien à dire et demande simplement à un tribunal de défaire ce que ce même tribunal a fait trois semaines auparavant. Rachid plaide : « J’étais jeune, j’ai fait des bêtises. – Alors c’est pas des bêtises, c’est des délits, et la dernière condamnation date de 2015 », le remballe la présidente (demande rejetée).

Djamel lui succède, efflanqué Libyen qui tremble derrière la vitre. Il balance sa caboche étique au-dessus du micro : Djamel a 24 ans, il paraît la cinquantaine marquée. Depuis 2013, il supporte une existence sordide dans les rues parisiennes, et avant-hier, il a volé un touriste sur le pavé montmartrois. Il frémit, tangue et secoue la tête : « Ça fait trois jours que je suis sur le point de mourir ! » Il supplie. « En attendant de mourir, écoutez la prévention ! » Les faits sont entendus, le parquet, prudent, demande trois mois avec sursis et les obtient.

Voici enfin qu’apparaît un pimpant olibrius qui semble tout à fait toqué. « Je lis que vous êtes handicapé à 80 % », constate la juge. Adel est prévenu d’avoir volé un touriste, puis outragé et frappé un policier. Mais le procès doit être renvoyé pour expertise psychiatrique, l’entendement du monsieur semble trop cabossé pour le moment. On lui demande son métier : « Avant j’étais cuisinier, mais ça fait longtemps que j’ai arrêté, car j’étais malade un peu. » Adel est schizophrène et sous tutelle. Il possède une adresse vérifiée. Mais, une dernière fois, le parquet grince : « Mandat de dépôt ! » Il requiert la prison pour ce « forcené qui agresse la police ». Comme il chuchote presque, chacun se fait confirmer que le procureur a bien requis la détention provisoire pour le frappadingue. Le tribunal même, et sa féroce présidente, ont l’air tout ébaubis. L’avocate, sereine, déploie le sérieux dossier d’Adel et les garanties de représentation. « J’espère rassurer le parquet ! » crisse-t-elle à l’adresse du procureur indifférent sur son estrade. Il est 22 h, le tribunal jaillit de la salle des délibérés : contrôle judiciaire pour Adel.

Derniers cliquetis de menottes, la présidente houspille des jeunes bruyants : « Ces messieurs sortent ! On a bien compris que vous n’étiez pas d’accord. » Leur frère a pris 18 mois pour un petit deal bien organisé de cocaïne et de MDMA.

Le tribunal se lève : il est temps de remercier le service d’ordre, les gendarmes patients et diligents qui escortent les prévenus du dépôt au box et du box au dépôt. La présidente ramasse ses dossiers. Un avocat vient la voir et la salue, pour de bon. La magistrate sourit. C’était sa dernière audience.

— Julien Mucchielli