« Elle serait infidèle, ça justifierait qu'on la frappe ? »

« Expliquez-nous d'où viennent ces traces de coups », demande un assesseur.

Clément garde le silence, un peu trop longtemps. Son visage n'exprime ni rage, ni orgueil. Le petit homme, trapu, râblé, un peu bedonnant, reste là, immobile dans son box, les mains jointes dans le dos.

« J'aurai du mal à vous expliquer, car je ne me souviens de rien, comme j'l'ai dit lors des auditions. »

La voix est grave, le ton un peu agacé.

« Les policiers, vous ne vous souvenez pas qu'ils soient intervenus ? Vous n'avez pas souvenir de ce qui a causé ces violences ? »

Par deux fois, Clément fait non de la tête.

« La seule chose dont je me souviens avec mes souvenirs à moi, c'est d'avoir acheté du pain frais, parce que Madame préfère du pain frais. »

« J'ai cru que ma dernière heure était arrivée »

Madame s'avance à la barre. Un haut fuchsia fluo laisse apparaître ses épaules. Un gros pansement barre son front. Ses yeux sont pochés de deux larges cocards. Un hématome court de son menton à sa joue. « C'que j'souhaite dire, c'est qu'j'trouve ça super triste, il n'avait aucune raison d'en arriver là. »

, c'est cette « rafale de gifles » deux jours avant, vers minuit. , ce sont les coups de pied qui ont suivi, sur tout le corps. , c'est lorsqu'il a essayé – « je cite », précise l'assesseur – de « l'encastrer dans la porte du réfrigérateur ». Et puis ce coup de tête. Ah, Madame est blessée ? Clément lui verse alors sur la tête « une bouteille d'alcool à brûler. – À 70°, corrige Madame. – Ah, pardon… à 70° », se reprend l'assesseur. Là, c'est ce bout de scotch pour panser la plaie à la tête. Puis ce « geste d'étranglement au moment de la soigner ».

« J'ai cru que ma dernière heure était arrivée », dit Madame simplement, calmement. Un médecin lui a provisoirement délivré dix jours d'ITT, en attendant des examens complémentaires.

« La question, c'est de savoir si vous étiez vraiment saoul »

Clément aurait tout oublié à cause de l'alcool : « J'en consomme beaucoup, d'ailleurs Madame s'arrangeait pour qu'il y en ait toujours », persifle-t-il. Le président prend la parole, il s'étonne : « Non, mais… 0,75 milligramme par litre d'air expiré, mesuré vingt minutes après, ce n'est pas beaucoup. Vous dites avoir bu une bouteille entière de Jack Daniel's. Ça fait combien une bouteille ?

– 75 centilitres, répond Clément sans voir le piège se refermer sur lui.

– Hum… et en taux d'alcool, à votre avis ?

– J'en sais rien.

– La question, c'est de savoir si vous étiez vraiment saoul et vous ne vous souvenez pas, ou si vous n'étiez pas saoul et vous faites semblant.

– Ça ne servirait à rien, je suis en récidive avec deux circonstances aggravantes.

– Ça peut avoir un intérêt pour la victime.

– Je pense pas vu l'état de son visage, sincèrement », répond Clément sans même jeter un regard à Madame.

L'assesseur s'étonne : « Vous avez l'air très détaché.

– De toute façon, ça ne changera strictement rien. Ya les à-côtés qui ne sont pas pris en compte dans le dossier.

– Ça, vous n'en savez rien.

– Au début de notre relation, Madame savait que j'avais déjà fait des violences conjugales. Madame savait que j'avais déjà été condamné, s'emballe Clément sur un ton acerbe. Comme Madame m'a dit que c'était une ancienne toxicomane. Comme Madame m'a dit que c'était une ancienne alcoolique. On étaient assez francs. Là, Madame a l'air plus calme, mais Madame peut avoir des accès de colère. Le bilan de tout ça, c'est que je me suis aperçu que ce que Madame m'avait promis ne restait que des promesses. »

Main courante, antécédents et récidive

Ce n'est pas la première fois que Clément se montre violent envers Madame et ses proches, alors qu'ils n'habitent ensemble que depuis sept mois. Son ex-mari a déposé une main courante après des menaces par téléphone. Témoin des violences, sa fille doit voir un psychologue scolaire. La voisine, celle qui a appelé la police et qui accompagne Madame à l'audience, entend régulièrement des cris.

Madame se rappelle ainsi de cette gifle le 14 février. « C'était causé par les cinq coups de téléphone de son pseudo-ex-mari pour qu'elle sorte pour la Saint-Valentin, répond un Clément rageux à l'assesseur. Alors que je voulais sortir ensemble, pour notre couple. »

Sur le casier de Clément, quelques broutilles : conduite sous alcool, port d'arme, dégradation, violence avec arme. Et en 2010, six mois de sursis pour violences sur conjoint. Deux ans plus tard, nouvelle condamnation, à deux ans ferme cette fois, avec révocation du sursis. Les deux fois, c'était sur la même personne, « la mère de ma dernière fille ». Il a aussi deux autres enfants d'un précédent mariage.

D'après Clément, son passage en prison lui oblitère tout avenir : « Quand j'étais incarcéré, on parlait de ma réinsertion, mais quand est arrivé la date de ma libération, j'étais SDF. » Sur 200 CV envoyés, un seul patron l'aurait reçu en entretien, pour lui dire : « On prendra pas un taulard. »

« Ni excuses, ni remords, ni regrets »

L'avocate de Madame, de permanence pour le collectif Femmes victimes de violence du barreau de la Seine-Saint-Denis, note que sa cliente « n'a entendu ni excuses, ni remords, ni regrets ». « Elle serait infidèle, elle aimerait encore son mari, ça justifierait qu'on la frappe ? … en plus, elle vient de me dire que ce n'est pas le cas », se rattrape-t-elle alors que Madame lui fait un signe en secouant la tête.

Le procureur n'a pas grand chose à dire de plus : « On ne voit aucune prise de conscience. On ne sait pas ce qui se serait passé si la victime n'avait pas envoyé de SMS à sa voisine. On ne sait pas où il va s'arrêter. » Il veut trois ans de prison, dont six mois de sursis, avec un mandat de dépôt et une mise à l'épreuve.

« Il a reconnu les faits, tout en les oubliant »

« La prison, qu'est-ce-que ça peut solutionner pour monsieur ? Pour moi, ça ne peut qu'empirer les faits », tente l'avocate de Clément, sans trop y croire. Après tout, « il a reconnu les faits, tout en les oubliant. »

Les plaidoiries ont énervé Clément, il aurait voulu interrompre l'avocate de Madame, lui répondre. Au moment de reprendre la parole, il ravale un peu sa rage et crache, un peu décousu : « J'souhaitais juste rajouter… parce que l'avocate, bon elle a plaidé, elle fait son job… mais quand je dis que Madame c'est une ancienne toxicomane, c'est pas pour la rabaisser. »

Clément est condamné à 18 mois de prison, dont six de sursis. Pendant sa mise à l'épreuve de deux ans, il devra soigner ses problèmes avec l'alcool, ne pas contacter Madame et l'indemniser. D'une voix blasée, Clément ne s'inquiète que de ses enfants, « que je n'ai pas vu depuis un an ».

— Cosme Buxin