« Elle meurt chaque année votre maman »

Un mois et demi après son audience de renvoi, le regard de Boudjemaa, 21 ans, n'a que peu changé : à peine plus hagard à cause des médicaments, mais toujours cette tristesse profonde. Un peu voûté dans son box, il garde la bouche entrouverte, légèrement absent, puis tente de se redresser. Un grand pansement couvre entièrement son avant-bras gauche.

« Ya di mots je comprends pas, explique-t-il difficilement.

Il y a des mots que vous ne comprenez pas, répète doucement le président avant de demander l'aide d'un interprète. Compte tenu de votre état – vous étiez blessé, mutilé – la cour avait renvoyé votre dossier pour que vous voyiez un psychiatre.

– J'ai vu le psychiatre hier. Hier, il est venu, hier.

Je vais juste rappeler pourquoi vous êtes là. La BAC de nuit du 18e arrondissement vous repère près de la butte Montmartre. Vous avez un comportement un peu suspect : vous regarder les affaires en terrasses des cafés. Ils se demandent si "vous ne prépariez pas un mauvais coup", c'est pour ça qu'ils vous suivent. Là il vous observe essayer d'ouvrir la portière d'un taxi à l'arrêt.

– Ouai monsieur… j'ai pris… j'ai pris la veste, fait Boudjemaa d'une voix hésitante, lasse.

– Vous prenez la veste du chauffeur de taxi, vous récupérez l'argent qu'il y a dedans – 12 euros en pièce et en billet – et vous mettez la veste sous le taxi. Arrêté, vous répondez immédiatement : "Je ne me souviens de rien."

– Aujourd'hui j'veux parler tout (sic). Ça fait deux jours que j'étais dehors à la rue. Ya deux mecs, je les connais, les deux, les gens, y zont forcé ma porte avec un coup de couteau, là tu vois, détaille un Boudjemaa, apeuré et de plus en plus confus. Après ils ont appelé, il m'a dit… Le premier, il s'appelle Walid, il va me scier, me violer. Le deuxième, il… Tu vois le Sacré-Cœur ? Je dormais dans le Sacré-Cœur, dans le parc !

– C'est pour ça que votre cousin, chez qui vous vivez, préférerait que vous ne rentriez pas tout de suite.

– Demande la police, j'ai appelé la police trois fois ! lance le prévenu, les larmes aux bords des yeux.

– Et vous dites que vous aviez froid… D'accord… Mais d'abord, au mois de juin, il ne fait pas très froid, et on vous a vu jeter la veste sous le taxi », coupe le président, toujours avec tact, pour en revenir aux faits.

Jean-Christophe Hullin préside d'ordinaire la 12e chambre, celle de la délinquance astucieuse. Abus de confiance et escroqueries forment son quotidien. Président des comparutions immédiates à la faveur des vacations estivales, il conserve son rythme. Pas question de se laisser aller à l'habituelle justice d’abatage : il prend son temps, questionne chaque détail.

« On va parler un peu de vous », propose-t-il. Il évoque la prison, l'hôpital psychiatrique. Boudjemaa se met à pleurer. En détention provisoire, on lui donne des calmants et des antidépresseurs. « Mais en même temps, vous en prenez beaucoup aussi quand vous êtes dehors. » Le président aborde la question des scarifications qui recouvrent son corps. « Je veux essayer de me suicider parce que j'ai rien fait. J'ai froid. – Oui, enfin, en même temps, vous vous coupez aussi quand vous êtes dehors. – Dehors ? Non, non, fait Boudjemaa, comme un petit enfant surpris à mentir. – Oh si, oh si », réplique le président d'un air gentil.

« C'est les Eris qui m'ont… »

À Fleury, Boudjemaa est en cellule individuelle, à cause de ses problèmes avec les autres détenus. Il prétend avoir été menacé au téléphone. Le président note qu'il est tombé d'un mur d'enceinte… pendant un match de foot. « C'était une tentative d'évasion ? – C'est les Eris qui m'ont… – Oui, enfin, si les Eris sont intervenus… », coupe le président [les équipes régionales d'intervention et de sécurité (Eris) sont des unités cagoulées de maintien de l'ordre et de sécurisation dans les prisons, qui ont valu à la France une condamnation par la Cour européenne des droits de l'homme].

Boudjemaa a quitté son Maroc natal à 15 ans, seul. Très peu scolarisé, il survit en vendant des vêtements sur les puces de Clignancourt. « Votre père, vous en parlez de façon… enfin, vous n'êtes pas très content de lui, vous le décrivez comme un délinquant alcoolique. » Lors de la première audience, il expliquait ses scarifications par la mort récente de sa mère. « Dans votre dossier médical, on retrouve que l'année dernière, vous disiez qu'elle venait de mourir quelques semaines avant, et l'année d'avant vous disiez la même chose. Alors, elle meurt chaque année votre maman ! »

« On vous connaît un peu partout dans la psychiatrie »

« On vous connaît un peu partout dans la psychiatrie, sans que vous ayez été gardé contre votre volonté, note le président en évoquant l'expertise psychiatrique. En résumé, d'après l'expert, vous ne réfléchissez pas beaucoup de temps en temps (sic), vous êtes très intolérant à la frustration, et vous ne vous exprimez pas par la parole, mais par des comportements auto-agressifs. Il vous pense réadaptable. »

Dans son casier, Boudjemaa a 15 condamnations et 30 arrestations. « Vous vous faites très souvent arrêter, hein ! commente le président. À chaque fois, ce sont des vols. » À part cette condamnations en 2010, pour évasion avec violence en garde à vue.

« Alors, qu'est-ce que vous voudriez faire ?

– Mon travail, je veux travailler, je veux rentrer chez moi, je vois pas les gens, je vois mon docteur et puis c'est tout, lance Boudjemaa dans une supplique de pauvre hère. Les deux personnes qui m'ont agressé, j'aimerai que la police les arrête. » Dans la salle, certains ricanent.

Réquisitions : 12 mois pour 12 euros

« Est-ce que le fait d'avoir froid au mois de juin justifie qu'on se serve comme ça dans un taxi ? » attaque de suite le procureur Patrick Gendre. Les problèmes psychiatriques ? « Des moyens de convaincre la justice d'être clémente ». Les scarifications qui couvrent ses bras et son torse ? « Un mode de communication ». « Je me demande si il y a motif à être clément. Il a choisi l'ancrage dans la délinquance. On ne peut plus tolérer qu'à chaque fois qu'il est dehors il attente à la propriété de nos concitoyens. » Alors pour tout ça, il demande « une peine assez lourde » : 12 mois ferme, avec maintien en détention. Un mois de prison pour chaque euros volé.

Les réquisitions font bondir l'avocat de Boudjemaa : « Si ça fait plaisir au ministère public d'envoyer 12 mois en prison un jeune de 21 ans pour un vol de 12 euros, j'en prends acte », lance-t-il d'un ton acerbe. Il compare son client à un enfant qui multiplie les bêtises : « Qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce qu'on frappe toujours plus fort ou on cherche autre chose ? »

Après une heure d'audience, le tribunal prend le dossier suivant et part délibérer. Il condamne Boudjemaa à un mois ferme : « Le tribunal pense que vous devriez commencer à vous occuper de vous. Il ne veut plus jamais vous revoir, prend le temps d'expliquer le président.

– J'te jure, c'est la dernière fois, promet Boudjemaa en pointant le doigt vers le ciel.

– Le tribunal constate que vous les avez déjà fait, vous êtes libre ce soir.

– Merci chef, merci.

– Ah non, vous êtes toujours en exécution de peine… »

Recherché au moment de son interpellation pour deux sursis à exécuter, Boudjemaa restera encore un mois en prison.

— Cosme Buxin