« Elle a accepté que ses enfants soient les victimes de son amour »

L’avocat général a prononcé un long réquisitoire au début duquel il s’est confessé : « Je suis en incapacité, simplement au vu des éléments dont nous disposons, de dire si Bushra Taher Saleh ment, si Grégoire Compiègne ment. » Ce n’est pas lui qui dira comment est morte Inaya, 20 mois, retrouvée enfouie sous terre après un séjour d’une année. Là où ses parents avaient creusé pour dissimuler leur bébé qu’ils avaient tué.

Le magistrat a poursuivi : « La sagesse est de savoir que la vérité ne sortira pas de la bouche des accusés », alors il cherche à construire la vérité qui constituera le socle de son accusation. Cette vérité, elle sort de la bouche des enfants. Elle émane de Karim, fils aîné des accusés. « Il y a une parole fondamentale, la parole du principal témoin, ce témoin, il a trois ans. "C’est papa qui tape, c’est maman qui est gentille." Il l’avait dit aux éducatrices : "Papa il est méchant c’est lui qui tape." » Nier cette parole ce serait « nier un peu de son existence », à cet enfant démoli dans sa prime enfance et qui n’est désormais qu’une boule de violence incontrôlable, cauchemar dont il est captif : « J’aimerais bien pas être méchant mais je ne peux pas », dit-il aux éducatrices à bout. Ce petit garçon est dans une moindre mesure la victime expiatoire de deux accusés toxiques, ce couple pathologique, cette entité mortifère.

L'avocat général requiert (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Le réquisitoire se déroule, exclue l’emprise alléguée par l’accusée :

« Ils se sont bien trouvés ces deux-là : il cherchait quelqu’un pour fonder une famille, il a trouvé Bushra. Il a trouvé une associée, ils ont constitué une association qui leur a permis pour lui de trouver cette famille qu’il cherchait, et pour elle d’exister, de s’émanciper, et d’avoir quelqu’un qui est raide dingue d’elle. Et elle en a besoin, c’est beau d’être aimée, ça la met en valeur. Mais la condition c’était qu’elle entre dans son jeu, qu’elle participe aux violences. Et assez rapidement va arriver la nécessité de choisir : est-ce que je le dénonce et notre amour s’arrête ? Ou je continue et j’accepte de sacrifier mes enfants ? Elle a fait un choix. Elle a accepté que ses enfants soient les victimes de son amour. Et c’est en ce sens que je considère qu’il y a une co-action. Ils ont agit ensemble. Je crois que l’un sans l’autre, il n’y aurait pas pu avoir de violence. Il y a eu des violences sur les enfants parce que la mère, le père l’ont permis. »

L’avocat général dépeint une femme veule et idiote, lâche et arriviste : « La seule chose qui l’intéresse, c’est cette auto apitoiement perpétuel. La seule chose qu’elle fait, c’est essayer de nous faire pleurer. Je crois qu’elle n’est pas très intelligente, elle se comporte comme une petite fille qui pleurniche, qui geint. »

« Comment voulez-vous qu’une femme bête saisisse une perche que vous n’avez pas saisie, M. L’avocat général ? »

Le cas de M. Compiègne « ne fait pas débat ». Il est un violent sociopathe dont la culpabilité s’impose à tous. Pourtant, le représentant du parquet ne croit pas que la petite soit tombée sous ses coups. Pour lui, c’est cette grave brûlure, dont les accusés se renvoient la responsabilité, qui a causé la mort : « Cette petite elle va agoniser et elle va en mourir. Alors est-ce que Compiègne, pris d’une crise, l’aurait à nouveau battu ? J’ai du mal à y croire. La blessure est peut-être accidentelle, ce qui ne l’est pas, c’est de l’avoir laissé mourir. » Il requiert 25 ans de réclusion criminelle contre Grégoire Compiègne, 15 ans contre Bushra Taher Saleh, la déchéance de l’autorité parentale pour les deux.

Les deux plaidoiries qui ont suivi n’ont pas été des modèles de confraternité. Dans un long propos liminaire, le chevronné défenseur de la mère, Me Jean Chevais, a regretté que la partie civile se prenne pour l’accusation, a cité et moqué des propos tenus par ses consœurs. Mais l’essentiel de son courroux – de son propos - s’est dirigé contre Grégoire Compiègne : autoritaire, violent et maître d’une femme « sous emprise », l’avocat a longuement dépeint l’homme que l'accusée a tenté de dénoncer tout au long des cinq jours d’audience.

Les avocats de la défense plaident (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Sa pauvre cliente. L’entendement relatif, l’intellect limité, la réflexion poussive. Son intelligence a tant été avilie que l’on guettait d’elle une réaction d’orgueil – mais elle restait figée dans son abattement. Son avocat prend le parquetier au mot : « Si elle avait l’intelligence que vous avez tous, elle aurait pu dire stop. Mais elle n’était pas dans cet état d’esprit. Monsieur l’avocat général, vous en conviendrez : on ne peut pas être à la fois manipulateur et bête. » Mais Grégoire Compiègne : « Toutes les personnes qui l’ont croisé ont constaté cette violence. Cette violence elle transpire, elle dégouline de toutes les pièces de ce dossier, et vous avez encore le culot de dire que vous n’avez rien fait ? »

Et puis il y a les services sociaux, dont personne ne fait le procès, mais tout de même. « Quand elle ne peut rien faire et que tous les services, sociaux, judiciaires ne font rien, comment voulez-vous qu’elle s’en sorte toute seule ? Comment voulez-vous qu’une femme bête saisisse une perche que vous n’avez pas saisie, M. l’avocat général ? » Il demande l’acquittement.

« La seule chose que je demande, c’est qu’elle paye pour ce qu’elle a fait à ma fille »

Son jeune confrère, Me Fatthi Irguedi, a logiquement pris l’exact contrepied. Il a pu s’appuyer sur les propos de l’avocat général pour dresser le portrait d’une mère ambivalente, menteuse, à tendance schizophrène. Il s’inquiète : « Moi ce qui me trouble c’est la réaction de madame, d’un calme absolu. C’est ça qui m’a glacé le dos, c’est cette double personnalité. Cette femme qui peut pleurer devant une cour d’assises, et qui n’a pas hésité à accuser le petit Karim. Quand elle accusé son fils, il n’y a pas eu une seule larme », s'exclame-t-il. Et quand Inaya est morte, c’est elle qui a fait « le nettoyage », qui a enlevé toute trace de la petite fille. Il campe l’ex-compagne de son client en personnage froid et calculateur, mythomane et insensible. Selon lui, Bushra Taher Saleh ne supportait pas qu’Inaya l’appelle « Vivi », du surnom de l’assistante familiale chez qui le bébé fut placé. La frustration et la colère d’une mère qui était blessée au plus profond de son âme et qui l’aurait frappé, secoué, tué. Comme son confrère, il plaide l’acquittement. L'un des deux au moins aura tort.

Grégoire Compiègne a eu un long dernier mot, péroraison funambulesque d’un provocateur perdu :

« Je repense à ce qu'a dit M. le procureur (sic) ce matin, j'ai ressenti beaucoup d'émotion parce que c'était touchant. Je voulais lui dire que je ne lui en voulais pas de m'avoir accusé alors que j'ai rien fait. Ça m'a touché la façon dont il a parlé de sa fille. J'aurais bien aimé avoir un père comme ça. Je voulais lui dire aussi que je ne comptais pas faire appel. J'ai confiance en la justice. La seule chose que je demande, c’est que la justice soit rendue pour ma fille Inaya. La seule chose que je demande, c’est qu’elle paye pour ce qu’elle a fait à ma fille, peu importe la peine que vous me donnez. »

Le verdict est attendu dans la soirée.

— Julien Mucchielli