« Il faut que ça pue », sur l'écriture du fait divers

« Le crime est un acte collectif auquel nous participons tous. Le procès obéit à des règles cachées ; le but de la justice répressive n'est pas tant de condamner le criminel que d'approuver le crime.

Thierry Lévy montre comment nos peurs et nos désirs définissent une figure criminelle idéale, étrangère à l'accusé lui-même. Figure hideuse qui domine le procès pénal et le transforme en une vaste mise en scène destinée à produire une jouissance collective et légale de la violence.

On voudrait des décisions pondérées, rationnelles et équitables, en réalité les jugements se forment au paroxysme des sensibilités. Pratiques cruelles qui jouent, par les peines infligées, avec la vie de tous, les coupables et les innocents. »

Ainsi affiche le quatrième de couverture du livre de l'avocat Thierry Lévy Le Crime en toute humanité, paru en 1984 aux éditions Grasset. Les quelques lignes qui suivent sont tirées du chapitre 6, « Écriture, trahison », page 127 et suivantes. Elles exposent la pensée de l'auteur du traitement journalistique du fait divers, dénonce violemment la mise en scène, la recherche du sensationnel, l'absence d'écriture véritable qui fait du récit journalistique quelque chose d'artificiel. Le journaliste trahit l'écriture, il trahit le réel, il trahit les faits.

Ce propos concerne la chronique judiciaire, il concerne donc la production de ce blog. Par son originalité, sa pertinence, sa violence et sa subtilité, il nous a paru opportun de le partager ici.


« C’est ce qui explique que le crime et la littérature entretiennent des relations si complexes, si tendues et si bizarres aussi. Alors qu’elle est pour le criminel un refuge, l’écriture déserte la justice. Rien de plus pauvre que le vocabulaire en usage pour décrire le crime. Pathos et charabia : quelques mots clés, une dizaine d’adjectifs, toujours les mêmes. Absence, inexistence de la pensée. Dans la plupart des journaux, la page judiciaire est ce qu’il y a de plus borné. La réflexion est comme suspendue, interdite. Toute la place disponible est pour est pour le mélodrame, la grandiloquence. L’écriture, intimité désolée de la pensée, ne s’en mêle pas. La matière, les détails abondent, mais rien n’est fait pour les rapprocher, les rendre à soi-même. Tout est volontairement laissé à distance. Il y a les sons, les bruits, les couleurs et on n’y comprend rien. C’est du grossissement pour aveugler. Catégorique. Péremptoire. On donne de la voix. On tape du poing. C’est la grande permission assertorique. Voleur, escroc, assassin, les gros mots, non seulement permis, recommandés, la langue ouverte, offerte, dans laquelle on puise sans effort. Ce qui n’est pas la nouvelle qui est sensationnelle, c’est l’élan qui emporte, auquel on ne cherche plus à résister. C’est la victoire de l’instant sensuel. Il n’y a plus à se maîtriser. On ne discute même pas. On frappe. Le corps, si contraint, a libre cours pour se mouvoir dans son élan, dans son désordre. Un cri, mais consensuel, qui fait l’unanimité. Au moment où on arrête l’assassin, c’est ce qu’expriment les mots du fait divers.

Pourquoi parler d’une désertion de l’écriture ? Naturellement, elle est en retard sur la voix, sur l’œil et sur le geste. Elle diffère son message, elle met son auteur à l’abri d’une possible riposte, elle ne sait pas qui est son interlocuteur, tandis que celui qui parle a toujours quelqu’un en face de lui. Avec l’écriture, la carne est mise à l’écart, provisoirement cachée. Et dans le fait divers, c’est la carne qui exige d’être là, qui a besoin d’entendre, de voir et de renifler. L’écriture ne donne pas cela. Même les gros caractères, forcément attirés par les gros mots, ne sont qu’une pauvre imitation. Imitation ? Même pas, puisque les signes n’imitent rien. Comme figures, ils ne valent pas grand-chose et même le sens ne compte guère s’il n’y a pas derrière, bien visible, l’autorité qui cherche à s’exprimer par eux. Dans le journal, c’est moins le sens qui importe que l’autorité qui concède à l’écriture le droit de s’exprimer. Rivée à cette seule fin, qui est de montrer la force, l’écriture du fait divers est nécessairement servile. Et même moins que cela. Elle est obligée de condamner sans preuve, moins par parti pris que pour faire sensation, au sens propre. Il faut que ça pue. Seulement, c’est un pari difficile à tenir car l’écriture du journal, comme l’expression de n’importe quel média, a quelque chose d’universel. Elle est pour tout le monde. On ne sait pas avec certitude à qui elle s’adresse, qui va s’en servir. Peu à peu, parfois même très vite, la force retombe, s’épuise et disparaît tandis que le sens reste. Les lecteurs qui voulaient savoir l’avis de l’autorité qui est derrière ne s’intéressaient pas beaucoup au sens, mais maintenant, le temps ayant passé, ils ne s’intéressent plus du tout à cette autorité, à ce pouvoir. S’il y a encore des lecteurs, il n’y en a plus que pour le sens. Et même, au moment où ce sens s’est exprimé, il y a une partie du public, à commencer par les ennemis de l’autorité, qui s’intéressaient au sens et au sens seulement.

Couverture du livre

C’est à cause de tout cela qu’il y a une véritable désertion. L’annonce criminelle est tellement en concurrence avec la figure criminelle qu’elle cherche, tout comme elle, à satisfaire le maximum de sensations, mais elle ne peut pas se contenter de cela, c’est-à-dire de cogner. Elle laisse filtrer un sens plus ou moins volontairement, plus ou moins consciemment. Ce que le journaliste voit très bien en revanche, c’est que ce sens sourd doit être contenu et contrôlé. C’est donc de l’écriture, mais le moins d’écriture possible. Pourquoi ? Quand l’écriture s’en mêle vraiment, quand la préoccupation du sens prend le pas sur tout le reste, des rapports nouveaux apparaissent. On ne peut plus se contenter de transcrire les rapports connus, ceux qui sont le plus attendus, puisque désormais tous les rapports possibles deviennent peu à peu visibles. Elle ne peut pas faire autrement. Le récit serait totalement incohérent s’il n’y avait pas, de façon même superficielle, l’exposé de ces nouveaux rapports. Ou bien c’est un accident et, s’il n’est pas catastrophique, on n’en parle pas. Ou bien c’est un crime et alors on est bien obligé d’expliquer ce qui s’est passé. L’écriture, c’est-à-dire le travail d’un seul destiné à tous, ce pari que le moi solitaire va pouvoir exprimer des idées ou des sentiments que tous pourront éprouver, partager ou comprendre, pousse à la découverte d’une raison intime acceptable – mieux que cela : à la mise en évidence d’une attitude de compassion. C’est même encore un peu plus que cela. L’écriture tente une plongée en profondeur. Elle a absolument besoin – sinon elle n’existe tout simplement pas – de ramener à la surface des matériaux peu connus ou mal discernés jusqu’à présent. Le lecteur ne se laisse pas faire. Lui aussi, il a ce regard tourné vers lui et l’écriture ne l’intéresse pas si elle ne lui montre pas les choses qu’il sait et qu’il n’osait pas formuler jusqu’à présent. Plus le récit se fait précis et détaillé, plus l’acte criminel se rapproche, et plus il se rapproche, plus il devient innocent. Le rapport nouveau, à mesure que l’on découvre la situation où se trouvait le criminel au moment où il a fait ce qu’on lui reproche, fait passer de la sensation à la compréhension. La sensation se contente de notions simples et fortes. Chacun sait que les sentiments qu’il éprouve ne sont ni vrais ni exacts mais cela est tout à fait égal en regard du plaisir que ces émotions apportent. Or, justement, l’écriture est le contraire de la sensation. Chaque fois que l’écriture va à la rencontre d’elle-même, elle dégage un sens qui heurte, défie ou désoriente la sensation. Littéralement, le sens est toujours caché. Les sources du mystère ne sont d’ailleurs pas forcément pures. C’est aussi parce que l’écriture a partie liée avec l’autorité que le sens, par définition, est dissimulé. En tout cas, le narrateur du fait divers est constamment sur la défensive. Il perçoit tellement bien les dangers de l’écriture qu’il s’en sert comme d’un gourdin. Il frappe avec des images, des sons, des couleurs. Il fait un vrai travail de metteur en scène et s’arrange pour que les gros mots employés à dessein voisinent avec des photographies qui n’ont rien à voir avec le fait divers : présentation de mode, jolie fille en maillot de bain. De la sorte, la nouvelle a quelque chance de devenir sensationnelle à la lettre. Ce travail de mise en scène et de simplification correspond bien sûr à une attente du lecteur qui n’en est pas moins systématiquement trompé. La chose écrite conserve sa valeur, sa force probante et son autorité alors qu’elle s’est complètement détournée de sa véritable nature. Ce n’est pas un hasard si les médias les plus friands d’une telle mise en scène sont aussi ceux qui affichent les idées les plus conservatrices et le plus de respect pour le pouvoir. L’écriture s’est tellement éloignée de ses bases, elle a tellement perdu sa force démonstrative qu’elle a absolument besoin de s’adresser à une structure qui la renforce. Procédant par simples affirmations, elle ne peut pas se passer de rendre visibles ses liens avec le commandement. Plus l’écriture est dénaturée, plus elle est servile. Plus elle est servile, plus elle a besoin d’être réanimée, maintenue en vie par une force extérieure. Il n’y a donc pas à s’étonner que le journaliste, malgré qu’il en ait, soit plus proche de l’ordre qui intervient, qui arrête et qui sévit que de l’ordre qui conteste. L’écriture stérile n’est d’ailleurs pas l’apanage du narrateur de faits divers, elle se retrouve à peu près avec les mêmes caractères que le langage politique. Ce qui est le plus fort, c’est que la liberté elle-même soit défendue d’une manière généralement aussi ronflante, redondante et emphatique. Des progrès sont sans doute à l’œuvre. Si tel est le cas, le domaine des faits divers restera encore longtemps le gueuloir des brutes.

C’est à de demander qui écrit. Est-ce bien celui qui tient la plume ou n’est-ce pas plutôt celui qui autorise la publication ? D’elle-même, l’écriture a tendance à aller au cœur. Elle ne peut pas se contenter de décrire les faits, ou alors elle s’y emploi avec tant de soin et de sérieux qu’ils finissent par parler tout seuls. Quand elle ne se plie pas à cette discipline, elle cherche et elle ne trouve aucune raison aux choses. C’est inévitable, c’est sa nature propre. Plus peut-être, c’est son exigence. Elle n’a aucune raison d’être sans cela. C’est dire à quel point le journaliste doit tirer sur les rênes, briser son élan, pour empêcher l’histoire qu’il raconte de se montrer telle qu’elle est. C’est pourquoi, sans doute, il apparaît parfois si péremptoire dans ses jugements. La brutalité de ses verdicts lui apporte une espèce de compensation, elle est là pour se consoler d’avoir contrefait sa démarche et cassé son propre mouvement.»

Vous pouvez commander le livre, en papier ou en numérique, sur le site de la maison d 'édition.

— Julien Mucchielli