Deux suicides, un parricide et les fantômes de la famille Simon

En quittant le domicile familial du quai de Jemmapes, Anne-France a décidé, ce jour-là, de prendre le fusil de chasse de son père. Éric et Valérie, ses aînés, sont partis pour de bon. Ils l’ont « abandonnée ». Elle l’a consigné dans cet épais cahier où tout est écrit, tout est expliqué, haines et rancœurs, regrets et résignation. Cinquante pages de reproches, un pavé d’amertume et de désespoir. Elle chemine le long du canal. On l’imagine sépulcrale, avançant d’un pas paisible dans la nuit froide. La voici place de la République, immense, bruyante, grouillante aux abords, inhospitalière et indifférente. La grande statue de bronze se dresse au milieu du vrombissement des moteurs pressés. Elle fait le silence en elle, se colle le canon sur la tête et tire. Elle avait 19 ans.

Valérie ne va pas bien. De grandes souffrances psychologiques l’affectent. Elle est anxieuse et dépressive, le suicide d’Anne-France, 13 ans auparavant, la tourmente sans cesse. Leur mère est morte deux ans plus tard, en 1992, à 60 ans, d’une tumeur au cerveau. Dévastée par la mort de la petite, elle s’était mise à boire sans retenue. Éric était en prison à cette époque. Aujourd’hui, il est en cure de désintoxication, mal remis d’un turbulent périple aux États-Unis. Elle a toujours été proche d’Éric. Maintenant, la voici encore seule. Chez elle, le silence est total. Elle positionne le fauteuil face au miroir, écarte légèrement les jambes et se tranche au scalpel, au niveau de l’aine, les deux artères fémorales, puis elle vise la gorge et sectionne les deux jugulaires. Valérie était médecin généraliste. Elle avait 40 ans.

Colette est inquiète : Pierre n’a pas appelé. C'est son amour de vieillesse. Elle partage sa vie depuis trois ans et, bien qu’ils vivent séparément, ils s’appellent chaque soir et chaque matin, au coucher et au réveil. Normalement c’est à 7 h que la sonnerie du téléphone retentit. Mais là, rien, alors que la veille, lundi 2 mars 2009, Pierre lui a souhaité une bonne nuit. Elle se rend au domicile de son époux, un vaste appartement du quai de Jemmapes. La porte est claquée, pas verrouillée. À l’intérieur, il y a du sang partout, au sol et sur les murs, sur les meubles. Elle avance dans le couloir, vers la cuisine et découvre son mari, inerte, gisant dans l’angle de la pièce. Il est sur le dos, en pyjama, un bras plié sur le torse, l’autre tendu sur le sol. Le corps est supplicié par 68 coups de couteaux, c’est un cadavre maculé de sang, un visage cramoisi qui semble contempler l’abîme, ce mardi 3 mars 2009, vers 9 h 40 du matin. Pierre avait 76 ans.

« Après tous ces décès, je suis un survivant »

L’enquête fut aisée et elle a désigné le fils. Le seul être vivant de la famille Simon. Longtemps après, fin 2015, il a comparu libre devant la cour d’assises, mais, effrayé par la perspective, a fui au soir du premier jour. Le 17 janvier 2017, tout le monde est revenu. Colette, veuve Pierre Simon contemple sévèrement le box de la cour d’assises de Paris. Éric Simon est là, 52 ans, longs cheveux gris ramenés par dessus les oreilles, nez fin, visage anguleux. Il nie les faits. Divers éléments seront discutés, mais c’est le temps de faire le curriculum vitae de l’accusé, de parler de cette vie jonchée des cadavres de toute sa famille. On s’attend à une vie de violence et de douleur, de celles qui composent une enfance calamiteuse et modèlent un meurtrier. Ce n’est pas l’avis d’Éric Simon : « J’ai eu une très belle enfance, nous habitions un très grand appartement, celui du quai de Jemmapes, j’ai eu une excellente éducation et nous n’avons jamais manqué de rien », relate-t-il d’un ton gouailleur et plein d’entrain. Il quitte le domicile, se lance dans la vie, commet quelques infractions, et alors sans que personne ne se l’explique : « Votre sœur Anne-France, la plus jeune, se suicide. – Voilà, mais elle n’était pas dépressive. Ma petite sœur, j’ai l’impression que c’est un accident, elle sortait de son cocon où elle était choyée, et la vie est difficile, et elle a choisi ce chemin. »

Il purge deux ans de prison pour des délits liés aux stupéfiants lorsque la maladie emporte sa mère, puis choisit de se lancer dans diverses entreprises, aux États-Unis. « C’est là que j’ai commencé à boire et à me droguer », rompant avec l’hygiénisme de sa jeunesse. L’épopée américaine vire à la déconfiture pour Éric, SDF, alcoolique dont le parcours finit piteusement à Las Vegas, où on le ramasse dans le coma, tabassé par une guitare. De là datent des trous de mémoire, dit-il, qui l’obligent à tout noter, et il est vrai qu’Éric écrit sans cesse et sème des papiers partout – il a même deux tables dans sa cellule. C’est son père qui le retrouve, le sauve, en somme, le ramène en France et l’envoie en cure de désintoxication. « Mon père a toujours été très présent, je n’ai jamais eu de sentiment d’abandon. Je l’informais de tout, je n’avais pas de vie privée avec lui. Après, les sentiments, c’est plus compliqué. – Vous êtes très liés, mais plutôt taiseux », propose le président. 

L’accusé : « Je crois que c’est le problème de fond de cette famille. » Il reprend : « Nos relations étaient compliquées. À un moment donné, on se retrouve tous les deux vivants et les trois femmes de notre famille sont mortes. Il y a un sentiment de culpabilité. Ça va vous paraître un peu spécial, mais après chaque décès, mon père comme moi, on n’a pas cherché le détail. Je ne vais pas chercher quelque chose qui va me détruire. Après tous ces décès, je suis un survivant, je devrais avoir sombré dans l’alcool et la dépression. Alors pour me préserver, je ne recherche pas la vérité. »

Le président le cherche : « Le fait d’apprendre la vérité, ça peut détruire ?

– Je veux en savoir le moins possible, de toute façon je ne pourrai rien changer. »

L’avocat général Julien Eyraud se lève à son tour : « Monsieur Simon, au regard des suicides de vos sœurs, on se demande si vous avez vraiment eu une enfance heureuse. La théâtralisation du suicide d’Anne, place de la République !

Ce n’est pas mon rôle d’aller chercher qui est responsable.

Mais peut-être qu’à un moment donné il faut essayer de comprendre, ce n’est pas anodin ! Comme le suicide de Valérie, c’est extrêmement violent !

Je suis un survivant de ma famille, c’est exact. Et autant j’aime mes parents, j’aime mes sœurs, autant je hais cette famille. Je n’aime pas la famille Simon. »

En contraste, vient la déposition de Colette, 67 ans. Elle est dure. « Éric Simon pouvait avoir des réactions inattendues, mon mari avait des craintes. Il avait peur », finit-elle par admettre sous l’insistance du président. Simon père était très taiseux sur la mort de ses filles. Comme Éric, il doutait du suicide de Valérie, croyant qu’elle avait été assassinée. Éric n’a pas cherché pour « ne pas se détruire », qu’en pensait Pierre Simon ? « Il n’a pas trop cherché non plus, il avait un doute sur ce qu’on aurait pu découvrir. » Le président la fixe : « Allez-y. – Mon mari avait peut-être un doute. – Que son fils aurait pu s’en prendre à sa fille ? – Peut-être. » Son tour venu, Me Sophie Rey-Gascon, l’avocate d’Éric Simon, bondit : « Je vais tout de suite enlever ce fantôme, est-ce que vous savez comment est morte Valérie ? – On lui a trouvé un cutter dans le cou ? hasarde la vieille dame. – Elle s’est tailladée les deux fémorales, c’est le cas typique du suicide de médecin. Il y a une psychose autour de cette mort, Éric Simon, son père et vous, mais finalement vous ne connaissez pas les détails. » Elle poursuit : « Combien de fois avez-vous été en présence d’Éric Simon et de son père ? – Peu de fois, en trois ans, ça se compte sur les doigts d’une main », concède-t-elle.

« Tu me hais, tu ne m’aimes pas. Tu es un lâche, tu es jaloux, jaloux »

Si Colette n’aime pas Éric Simon, quelques éléments antérieurs à ce meurtre l’y ont peut-être incités. 20 janvier 2006. Éric Simon est en sevrage, gavé de médicaments, avale six bières et puis décide d’aller engager une vive discussion avec son père. Ils se disputent, le fils frappe le père, attrape un couteau et tente de lui mettre un coup, lui fait quelques estafilades superficielles sur les mains et les bras - et Pierre Simon parvient à lui arracher l'arme. Éric Simon est décrit comme hors de lui, hurlant aux policiers, venus le maîtriser, qu’il fallait le menotter, l’enfermer sinon il allait tuer son père. Aujourd’hui, l’accusé met ça sur le compte des médicaments et de l’alcool. À l’époque, Pierre Simon, sur procès verbal, avait confié : « Il m’a dit "l’un de nous doit mourir ce soir". Jamais je n’avais vu mon fils dans un tel état de démence. Il répétait en boucle que je ne l’aimais pas. »

Éric Simon n’avance aucune autre explication que l’état dans lequel il se trouvait. La cour cherche le secret enfoui, les haines recuites, le traumatisme très profondément refoulé. Au matin du 3e jour, par une grande fenêtre voilée d’un store trop court, un pâle soleil d’hiver éclaire la salle ornementée qui juge les criminels. La cour et les jurés contemplent Éric Simon, paré à l’interrogatoire sur le fond, sur les faits. Mais le débat repique sur les fantômes de la famille Simon. Le président entend déceler la « raison profonde » du passage à l’acte, casser la posture de l’accusé et dévoiler l’énorme imposture – supposée – de son discours sur la famille épanouie où toutes les femmes meurent. Éric Simon répète, à propos de son père : « C’était un homme responsable qui m’a inculqué beaucoup de valeurs. » Le président sort une feuille. « Ce sont des lettres qui ont été retrouvées chez vous. » Éric Simon écrit beaucoup pour se souvenir. Il écrit aussi :

« Tu me hais, tu ne m’aimes pas. Tu es un lâche, tu es jaloux, jaloux. L’attitude que tu as devant Colette est hypocrite, tu es un vieux gâteux. » L’accusé s’explique : « Je ne m’en souvenais pas. Je pense qu’inconsciemment, je lui ai voulu d’être en vie. »

C’est comme un journal. Il y en a des pages. Il écrit, aussi : « Enfer, après le décès de Valérie. Et Anne, que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu as fait ou n’a pas fait ? » Le président ne le laisse pas commenter : « Monsieur Simon, avez-vous connaissance de faits de nature sexuelle dont auraient été victimes vos sœurs, dans votre famille ?

– J’ai la certitude que mon père n’aurait pas eu d’attouchements. On n’a rien à cacher dans notre famille. »

Ce n’est pas ce que le Dr Zagury, l'éminent expert psychiatre, sous entend : « On aimerait bien en connaître plus sur le fonctionnement de la famille. » Il ne note aucune pathologie mentale, mais une personnalité instable, une homme qui semble édulcorer les faits, tant ils semblent parfois éloignés du dossier pénal.

La psychologue qui lui succède s’est permise une exégèse plus audacieuse de la personnalité de l’accusé, qui semble s’être confié : « Le père est décrit comme très rigide, il a certainement fait souffrir cette famille. Il maîtrisait tout, décidait à la place des autres. » Elle insiste : « C’est une famille qui nous interpelle au niveau de ses secrets. » Puis elle a ce mot : « Éric Simon a besoin de son père comme béquille psychique, comme tuteur psychologique. Comment peut-il supprimer la dernière béquille qui lui reste ? »

Le vieil homme a pourtant été retrouvé abondamment suriné dans l’appartement familial, mardi 3 mars 2009, et il n’y a jamais eu qu’un seul suspect. Il est interpellé chez lui le soir du meurtre, presque désigné par Colette, qui a orienté les enquêteurs sur ce fils colérique. Il déroule son emploi du temps de la veille : il a appelé son père en début d'après-midi, souhaitant passer le voir, mais s’est finalement ravisé et a passé la soirée chez lui, avant d’aller tôt à son travail. La police lance un appel à témoin : une jeune femme reconnaît avoir vu Éric Simon dans le hall de l'appartement du quai de Jemmapes, l’interpeller véhémentement pour connaître le nouveau code d’accès à l’immeuble. Éric Simon l’admet : il s’est rendu chez son père, mais n’a pu passer la deuxième porte, à interphone, car personne ne lui a ouvert. L’absence de son père, avérée ou non, l’a conduit à rebrousser chemin très vite, sans insister. « Vous partez tout de suite, sans attendre, alors que vous avez fait tout ce chemin depuis votre domicile ? – J’étais mal garé », répond-il, et tout le monde note cette explication. Il est bien chez lui le soir, son téléphone borne à Vitry-sur-Seine, où il réside. Puis plus aucun signal jusqu’au lendemain à 8 h 02 : « Vous appelez votre employeur pour le prévenir d’un retard, vous seriez coincé dans les embouteillages, mais vous bornez à côté de votre domicile, et on a vérifié, il n'y avait aucun embouteillage particulier ce jour-là. » Tout cela est flou et reste suspendu à la mauvaise mémoire de l’accusé. Le président s’obstine à relever les détails « suspects » : « Votre employeur vous a décrit fatigué et mal rasé, puis vous avez giflé un collègue ce même 3 mars », un homme peu scrupuleux qui volait les patients – car Éric Simon était ambulancier. Des détails d’ambiance qui « colorent » une affaire, agrémentent une histoire mais n’emportent aucune conviction.

L’hypothèse du cambriolage calamiteux est rapidement écartée. Des tiroirs ont été ouverts, mais rien n’a disparu. Le rôdeur inconnu, le SDF crapuleux servis par Éric Simon ne trouvent aucune confirmation. D’autant que Colette en est persuadée et le martèle maintes fois : Pierre Simon n’aurait jamais ouvert à un inconnu.

Le mobile serait l’argent. Les débats ont longuement tourné autour de prétendues incessantes demandes d’argent du fils au père. Le fils empruntait régulièrement au père, c'est avéré et reconnu. Mais à l'époque, Éric Simon avait le projet de monter son entreprise d’ambulances, et devait emprunter à son père qui, selon Colette, avait refusé. Éric Simon nie l'avoir sollicité cette fois-ci : il l'aurait juste consulté pour avoir son avis d'ancien expert conmptable. Alors, supprimer le pater pour toucher un copieux héritage ? Me Rey-Gascon finit par déminer le terrain : « Avez-vous reçu une assurance vie de votre grand-mère maternelle, en 2008 ? » En effet, Éric Simon a touché près de 60 000 euros. Son collègue et hypothétique associé de l'époque, à la barre, rassérène les esprits : « C'était un projet à long terme, loin d'être lancé », dit-il.

Mais il y a la science qui perçoit et identifie les traces invisibles. Au début, les prélèvements révèlent une absence totale d’empreintes papillaires de l’accusé. Le meurtrier a dû utiliser des gants et des surchaussures en plastique : « on en trouve à volonté dans les hôpitaux », note le président comme une coïncidence troublante. Et puis il y a l’ADN. Une minuscule trace d’ADN de contact, relevé sur l’arrière de la jambe du pyjama de Pierre Simon. L’accusé prétend que cela date de quand il était hébergé chez son père, deux ans auparavant. L’experte est formelle : « cela ne peut résister à de nombreux lavages », comme cela n’a pu qu’être le cas. Cet ADN a t-il pu être transporté, colporté par des vêtements ?

« C'est un meurtre de rage absolue »

L’avocat général n’y croit pas, et déroule sans accroc les faits à charge. Mais d’abord, un peu de lyrisme : « La loi est votre phare dans cet océan d’humanité », lance-t-il aux jurés. Il les prévient : « Une autre histoire est toujours possible, mais si ce n’était pas lui, comment faire pour faire coller ces éléments au scénario ? Ce meurtre, commis en fin de nuit, en début de matinée, est un meurtre de rage absolue. » Et le voilà qui improvise un raisonnement volontairement, exagérément bancal, pour rendre invraisemblable tout scénario alternatif. Puis il feint de s’interroger : « combien vais-je demander ? Perpétuité, 30 ans, 27 ans ? Non, je demande 20 ans de réclusion criminelle. »

Le premier avocat d’Éric Simon, Me Merabi Murgulia, est là pour expliquer la fuite au premier procès. « C’est un homme qui a toujours fui dans sa vie : il n’est pas allé à l’enterrement de sa petite sœur – trop dur – puis les États-Unis, et là quand il rentre, en 2015 et qu’on l’accuse, dans sa tête c’est un feu d’artifice, y’a plus de forme, y’a plus de figure, c’est l’explosion ! » Puis Me Rey-Gascon s’avance : « Si vous vous arrêtez aux premiers éléments, cette histoire pourrait s’appeler "la vengeance du fils mal aimé". L’inceste, ce serait pas mal pour notre histoire. Mais ça, c’est de la fiction. » Elle déploie, avec précision et clarté, une plaidoirie qui tente d’instiller le doute à chaque étape. L’absence de sang, « alors qu’on est sur une scène abominable ? » « Les deux se bagarrent à mort – Pierre Simon a de nombreuses plaies de défense – il y a du sang partout, et aucune trace sur Éric Simon. »

L’ADN : Il y a eu trois expertises, deux n’ont rien révélé. Dans la 3e, l’experte trouve un mélange des ADN du père et du fils dans un seul des 18 prélèvements. « Comment être sûr que cela ne provient pas d’un vieux t-shirt d’Éric Simon, qui traîne chez son père ? » Elle rappelle que cinq éléments pileux non identifiables ont été retrouvés dans le poing serré de la victime. Elle prend le contre-pied de l’avocat général : « La justice, ce n’est pas de condamner pour meurtre car on ne sait pas qui ça peut être d’autre. Moi, je vous conduis au vide et je vous dis que le vide vaut mieux que le doute. Le vide vaut mieux que ce doute là ! »

Il fait nuit, les lustres brillent, les regards fuient et la cour n'a pas douté. Éric Simon est condamné à 15 ans de réclusion criminelle.

— Julien Mucchielli