« La stupidité de ses déclarations, une circonstance atténuante »

Mercredi 15 octobre. 13 h 45. Karim peine à réaliser qu’il est dans le box. La vingtaine, menu, la moue des mauvais jours. Celle de l’enfant grondé par ses parents, qui attend que ça passe. L’ambiance est plus proche d’un conseil de discipline de lycée que celle d’une comparution immédiate. En formation à la RATP pour devenir chauffeur de bus, Karim est interpellé début octobre sur son scooter. Caché sous la selle : 42 grammes de cannabis et une faible quantité de cocaïne. Il reconnaît devant les policiers qu’il a « cotisé avec des amis, pour usage personnel. »

La police se méfie et décide de perquisitionner son domicile. Leur attention se porte sur un téléphone trouvé dans sa chambre. A l’intérieur, des textos qui ne laissent plus de doutes sur son « office de livreur ». Cerise sur le gâteau : l’analyse toxicologique de Karim se révèle négative. Un drogué qui ne se drogue pas ? Sa version prend du plomb dans l’aile. Pas battu pour autant, il se barricade derrière une histoire farfelue. Il prétend devoir de l’argent, beaucoup d’argent. À qui et pourquoi ? Mystère. Toujours est-il que pour rembourser, il doit « aller sur le trottoir vendre de la drogue ».

« C’est les soldes chez vous. Ça m’intéresse ! »

La présidente n’y croit pas une seconde et entame son propre interrogatoire : « Combien de clients avez-vous ? — Entre 15 et 20 », assure-t-il. « C’est beaucoup ? pas beaucoup ? » Le jeune brunet trouve la question saugrenue, cherche son avocate du regard. Quelques secondes de réflexion infructueuses plus tard, il lâche : « Je ne sais pas. » La présidente fulmine : « Trois semaines en détention provisoire et il n’a toujours pas préparé sa défense. Formidable ! » Long soupir de l’avocate qui assiste à l’humiliation de son client devant la cour. Elle n’est pas au bout de ses peines.

La présidente taquine le jeune homme. Apprenant qu’il vend son herbe 8 euros le gramme, elle se gausse : « C’est les soldes chez vous ! Ça commence à m’intéresser ! » Pour toute défense, il tente d’attendrir la Cour : « J’ai fait une bêtise ! » La phrase à ne pas dire. La réponse de la présidente est cinglante : « Une bêtise ? On n’est pas dans une cour d’école ! On est dans un tribunal correctionnel. »

« Il s’est drapé dans les habits d’usager »

La procureure attaque d’emblée l’attitude du prévenu face à la police : « Il s’est drapé dans les habits d’usagers. C’est désagréable. D’autant qu’on est face à quelqu’un qui a des possibilités d’insertion. » Elle l’estime coupable de trafic, et demande de ne pas considérer son embauche comme déterminante. Conclusion : un an de prison ferme dont six mois avec sursis mise à l’épreuve pendant deux ans. Enfin, une amende de 3 000 euros.

L’avocate de le défense, cinquantenaire rondelette, cheveux grisonnants, axe sa plaidoirie sur le comportement enfantin de Karim. Elle évoque la mère, « extrêmement maternante », qui ne lui refuse rien. Un gamin dans les jupons de sa mère, dont « la stupidité de ses déclarations est une circonstance atténuante. » Elle réclame un aménagement de peine. « Ce n’est pas une faveur », selon elle, mais il a « vraiment mûrit à Fresnes », dispose d’une mère aimante et d’une promesse d’embauche sérieuse.

L’audience reprend après une courte suspension. Accédant à la demande de la défense, Karim est condamné à dix mois ferme avec aménagement de peine. Il échappe à la prison. Au moins pour ce soir. Son sort est maintenant entre les mains du juge d’application des peines. Ce dernier tranchera entre semi-liberté, bracelet électronique ou prison à plein temps. La présidente conclue : « Vous avez l’air endormi, va falloir bosser maintenant ! »

— Félix Roudaut