« Comment je pouvais empoisonner quelqu’un qui allait mourir ? »

Amina Friloux est celle dont il est dit que la cupidité, la luxure et la tromperie ont toujours été le principal moteur. Elle est cette femme boursouflée par la chirurgie esthétique, dont la duplicité, disent les enquêteurs, est sans limite, comme si la fausseté de ses lèvres, de ses pommettes, de son front, était l’expression plastique d’une âme fondamentalement équivoque et trompeuse.

L’ordonnance de mise en accusation, qui la renvoie devant la cour d’assises de Paris, dresse le portrait apocalyptique d’une menteuse intégrale, retorse, cruelle et colérique, qui court l’amant et pille les comptes de son vieux mari malade. L’empoisonnement lent mis au jour, particulièrement vicieux, pour faire main basse sur le magot, apparaît alors comme l’aboutissement logique des noirs desseins de cet être vil, qu’une longue enquête a cru déceler en Amina Friloux. Pour les enquêteurs, pense Éric Dupond-Moretti, son avocat, elle est « la garce, la Marocaine, et il y a la différence d’âge qui fait d’elle une pute », et pour lui, les enquêteurs n’assument pas leur parti pris, leur partialité. Ils font cela, dit-il, « avec une faux-cusserie ! » La directrice d’enquête réfute ce biais. Elle dit de l’accusée : « Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi manipulateur. Chez elle, tout est mensonge. »

Ce cadre posé – et relayé par la presse – au premier jour du procès, le public, nombreux, crevait d’apercevoir cette « veuve noire » en chair, en os et en botox. Quelques minutes, ils ont pu l’apercevoir à la barre, le temps qu’elle répète encore une fois : « Je suis innocente et puis c’est tout. J’ai été mariée avec cet homme pendant 25 ans, je l’aimais. » Puis elle se rassit et se tut, assignée au silence par le président de la cour d’assises de Paris, qui a conçu un programme où la partie civile et l’accusée seraient interrogées en dernier, après que leur procès fut passé.

Avant cela, il y eut une litanie de témoignages et de saillies moralisantes, un minutieux débat sur la toxicologie et la science de l’empoisonnement, sur fond d’un remugle exhalé par 25 ans d’inimitié, de ressentiment et de haines recuites entre deux personnalités antagonistes, les deux dernières femmes de la vie de Claude Friloux, sa fille, Catherine, partie civile, et son épouse, Amina, accusée. Et quand, enfin, les deux femmes furent interrogées, d’abord Catherine, puis Amina, juste avant la clôture des débats, les certitudes n’étaient plus, les charges étaient éparpillées et, déjà, l’acquittement se profilait.

Quatrième et dernier jour du procès. Catherine est une petite femme des montagnes, simple et spontanée, qui élève des chevaux dans les Pyrénées et s’assied en tailleur sur le banc de la partie civile. Sa vision négative d’Amina a alimenté une enquête très à charge. Aussi, après trois jours d’effritement du dossier, la partie civile aux cheveux blancs, au visage buriné, le regard déçu et farouche, avise la cour de son mécontentement : « Tout le monde dans le palais sait que les dés sont pipés dans ce procès », lâche-t-elle en plein désarroi, d’une petite voix rauque. Cela consterne le président, qui lui adresse un sermon en retour : « Je suis désolé, mais ça ne passe pas. C’est presque outrageant, irrespectueux. C’est quoi le travail que l’on fait depuis mardi ? – Du théâtre, du cirque ! » pense Catherine.

Sa déception est immense, elle qui attendait que sa furieuse belle-mère, enfin, soit emportée par ses turpitudes passées. « Dès le début, même si c’était le bonheur de papa, on ne l’aimait pas. On sentait bien qu’elle était là pour l’argent. Quand elle m’a vue, elle a dû se dire que c’était pas un pigeon, mais deux qu’elle allait se faire », raconte Catherine.

En 1987, Claude est un veuf inconsolable. C’est la mère de Catherine qui vient de mourir. « Les trois quarts de l’héritage me revenait, explique-t-elle. Mais j’ai décidé de tout laisser à papa, et puis, à sa mort, j’aurai tout. » Mais, par le biais d’une agence matrimoniale, surgit la démone Amina, de 27 ans la cadette de l’homme esseulé, qui dans l’esprit de Catherine vient ravir les richesses de sa mère adorée.

Il s’agit d’un appartement à Châtenay-Malabry et de deux restaurants, l’un dans le XVe arrondissement de Paris, l’autre à Barbizon (Seine-et-Marne), fondés par le couple Friloux I. Claude et Amina continuent à les gérer jusqu’à la mort du mari, tandis que Catherine perçoit une rente de 3 800 euros, qui lui sert à gérer un considérable cheptel de bêtes en détresse – « elle a un don avec les chevaux » – qu’elle recueille sans compter, dans ses Pyrénées-Orientales.

Cinq anti dépresseurs : une « aberration thérapeutique »

En 2002, les médecins décèlent chez Claude Friloux une grave maladie, l’amylose, et, en 2007, le diagnostic se précise : amylose avec neuropathie, atteinte rénale et médullaire. Cette maladie incurable l’affaiblit et le rend peu à peu dépendant de son entourage. Amina s’occupe de lui plusieurs années, avant que Claude ne meurt à l’hôpital Antoine-Béclère, à Paris, le 28 janvier 2011, à l’âge de 81 ans.

Le 1er février, le parquet saisit la 3e division de police judiciaire, aux fins de diligenter une enquête pour rechercher les causes de la mort de Claude Friloux. Une enquête pour maltraitance avait été ouverte le 25 janvier, et le couple Friloux avait rendez-vous le 1er février devant le juge des tutelles, à la suite d'une procédure engagée par Catherine. Les analyses toxicologiques font alors apparaître un singulier mélange de cinq antidépresseurs, retrouvés pour certains dans des concentrations importantes, voire considérables, entre décembre 2010 et la mort de Claude, mais également présents dans les cheveux, ce qui signifie que la prise de ces médicaments par le défunt fut régulière. Les conclusions de la première expertise lient le décès à l’association des produits décelés, pouvant avoir fortement accéléré le processus d’évolution de la cardiopathie. Sur les cinq antidépresseurs, l’un a été administré à une dose toxique et deux à une dose supra thérapeutique. Combiné au Primperan, un anti-vomitif qui a empêché d’expurger les produits toxiques, ce mélange, un « non-sens thérapeutique », une « aberration clinique », a été jugé fatal par tous les experts.

De ce fait, une information judiciaire est ouverte, des écoutes sont mises en place. 10 000 interceptions téléphoniques sont effectuées sur la ligne d’Amina, pendant quatre mois où les enquêteurs vont pêcher des éléments à charge, que la directrice d’enquête est venue présenter au matin du 2e jour du procès. Elle concède avoir découvert une Amina triste, touchée par la mort de son mari. « Puis, on découvre la fuite en avant : les dettes, les créanciers qui la poursuivent. Elle était très manipulatrice, très insistante auprès de la pharmacienne pour obtenir des médicaments. »

L’enquêtrice évoque une discussion, où Amina Friloux apprenait qu’une partie de l’héritage lui échappait : « On a assisté à la déception et à la colère », comme lorsqu’en 2009, Claude Friloux a mis le restaurant de Barbizon au nom de sa fille. « C’était édifiant de la voir se comporter au téléphone, raconte l'enquêtrice. On l’a écoutée en train de faire du charme, en permanence c’était une fuite en avant et des mensonges, c’était impressionnant. Elle essayait de sauver les meubles en mentant à tout le monde. »

Après la suspension, c’est Me Richard Malka, le second avocat d’Amina, qui pose les questions : « Vous avez dit dans votre rapport que Catherine n’était pas intéressée par l’argent ? – Oui, car elle disposait d’une rente confortable », affirme l’enquêtrice avec assurance, alors que Me Malka lui rappelle que cette même Catherine, soi-disant désintéressée, est venue à l’hôpital faire signer des documents à son père, qui faisaient d’elle la nouvelle bénéficiaire d’assurances vie, alors que Claude était dans une position de faiblesse manifeste, dont l’entendement, le discernement pouvaient être diminués. « Vous dites toujours qu’elle n’est pas intéressée par l’argent ? » Puis, il y a cet enregistrement fourni par la partie civile, deux conversations téléphoniques entre le père et la fille. « Quel est le principal sujet de conversation entre Claude Friloux et sa fille ? L’argent ! » s'exclame l'avocat.

Me Malka s’efface et Me Dupond-Moretti s’approche à petits pas de la policière, se positionne à ses côtés : « Vous ne pensez pas que si on écoute chacun d’entre nous dans cette salle pendant quatre mois, on entendra des mensonges ?

– Je pense que oui.

– Ouf !

– On a tous nos petits secrets.

– Oui, madame. Et vous allez enquêter sur les mensonges de madame depuis sa naissance ?

– Je n’aurais pas le temps !

– Et est-ce que vous avez enquêté sur ses bonnes actions ? Vous ne vous intéressez qu’à ses mauvais côtés ? »

Un nouvel élément ébranle l’accusation

Ils sont pléthore et dûment relevés. Il y a ce passage édifiant des écoutes, où Amina demande à l’un de ses amis, un journaliste de la presse judiciaire, de lui trouver un mari de « 70 ans au moins », car elle « aime les hommes âgés » et ne « peut rester seule », et voici Amina en prédatrice gérontophile.

Éric Dupond-Moretti bougonne, puis demande, puis insiste pour que le président lise l’écoute. Le juge s’exécute, y met le ton. In extenso, la conversation apparaît comme une farce, où deux amis plaisantent, sarcastiques. Le décalage entre cette évidence et le 1er degré qui semble avoir étreint les enquêteurs est gênant, et l’accusation n’insiste pas sur ce point.

La défense conteste une vision partiale de l’enquête, construite uniquement sur ce modèle pour dessiner un personnage immoral de garce calculatrice, folle de chirurgie esthétique (et donc instable, narcissique), qui se complaît dans l’adultère. Une trompeuse forcément louche, car l’adultère incite au mensonge. Éric Dupond-Moretti se demande :

« Ces mensonges-là, quel rapport ont-ils avec une procédure criminelle ?

– Aucun, mais ils servent à éclairer sa personnalité, sa manière de manipuler ses interlocuteurs.

– Parlons d’un autre élément à charge, un autre exemple de votre partialité. »

Le 14 juin 2011, « Imad [le fils aîné d’Amina] appelait sa mère afin de l’avertir qu’elle était recherchée par les services de police et qu’il fallait qu’elle prenne la fuite », écrivent les enquêteurs. Mais lue en entier par l’avocat, la conversation s’avère toute différente : son fils recommande simplement à sa mère de ne pas se rendre à la convocation téléphonique de la police, car elle ne sait pas de quoi il retourne.

« Et vous appelez ça une fuite, vous ? fulmine l’avocat. Est-ce qu’on est obligé de se rendre à une convocation téléphonique ?

– Non.

– C’est pourtant le choix de ce mot, "fuite", qui l’envoie devant la cour d’assises ! Mais on va parler de choses sérieuses. » Les médicaments, Claude, il ne pouvait pas les prendre tout seul ?

« Des témoins ont dit qu’il était récalcitrant, assure l'enquêtrice.

– Tous ?

– Une majorité.

– Donc pas tous. Le docteur E. F. a dit qu’il pouvait parfois en prendre par poignée et le docteur E. F. était son médecin traitant. » Mais ce médecin, un temps mis en examen aux côtés d’Amina, n’est pas une parole crédible pour les policiers. Pour eux, il est entendu qu’Amina était la maîtresse du pilulier et que, par conséquent, elle a administré à son mari tout ce que les toxicologues ont trouvé dans son corps, c’est donc tout un pan de leur démonstration qui s’effondre, quand Me Dupond-Moretti sort un document :

« J’ai ici le compte rendu de l’hôpital, qui indique qu’une solution injectable a été administrée au patient à son arrivée. Du Primpéran. » L’avocate générale, ulcérée, proteste : « Vous ne pouvez pas sortir comme ça un document de votre manche, où est le contradictoire ! » L’avocat sort des feuilles : « Mais j’ai des copies pour vous, et pour toutes les parties. » Léger flottement.

Le président suspend l’audience, le temps que chaque partie puisse consulter cette nouvelle pièce, et que l’imagination des spectateurs et des jurés s’affole sur cette pièce inattendue. L’audience reprend et l’effet est là : ce document prouve que l’anti vomitif, qui a empêché Claude Friloux de recracher les toxiques, a été administré par l’hôpital. Ce document, c’est le fils de Claude et Amina, Adrien, 22 ans à l’époque qui se l’est procuré. « C'est Adrien qui a demandé ce document à l’hôpital, tout simplement, et on lui a fourni immédiatement. Et la police a été infoutue de faire la même chose. Voilà ! Voilà le sérieux de l'accusation ! C'est pathétique », grogne Me Dupond-Moretti.

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Amina Friloux devant ses avocats, Éric Dupond-Moretti (à gauche) et Richard Malka (à droite). (Illustration : Christelle Goth)

Cette nouvelle annihile pour ainsi dire le scénario de l’accusation. L’élément fatal, le parachèvement de l’œuvre malfaisante de l’empoisonneuse n’est plus. L’administration de ce Primpéran, en sus des antidépresseurs, faisait de l’accusée une virtuose du mal, quelqu’un dont le sens de l’infamie avait atteint son paroxysme. Tout d’un coup, tout cela n’est plus et le doute peut se diffuser, car il est certain désormais qu’Amina Friloux n’était pas la seule à médicamenter son mari.

Pourtant, le doute demeure sur les cinq antidépresseurs, si tant est que leur responsabilité est si grande dans la mort de Claude, ce que plusieurs experts, chacun leur tour, vont relativiser. Le premier concède : « La concentration de ces antidépresseurs a pu être à l’origine d’une intoxication aiguë. » Tout est dans le « a pu ». À aucun moment, ni la partie civile, ni l’accusation n’est parvenue à faire se départir ces toxicologues de leur prudence scientifique. L’intoxication a des effets cardiaques d’autant plus dévastateurs sur un patient dans un état critique.

À ce propos, le médecin légiste fait une remarque : « La survie de M. Friloux après un diagnostic de cardiopathie est inhabituellement longue », ce dont la défense pourrait déduire qu’au lieu de l’avoir écourtée, Amina aurait contribuer à la prolongation de la vie de son époux. L’expert suivant, après avoir relevé que la combinaison de cinq antidépresseurs est une « aberration clinique », fournit une nouvelle explication à la concentration élevée de ces molécules. Outre le Primpéran, qui empêche l’élimination, l’insuffisance rénale de M. Friloux, dramatique, empêche l’organisme de métaboliser, ce qui peut expliquer des taux si élevés. En d’autres termes, Claude Friloux n’éliminait presque plus les molécules qu’il ingérait et les taux demeuraient nécessairement plus élevés. Par cette explication, il instille le doute sur la quantité de médicaments prise par M. Friloux, qui n’est, finalement, peut-être pas si importante, car il s’agissait en réalité de l’accumulation de plusieurs prises de ces médicaments. Une seule certitude demeure : cinq antidépresseurs différents sont retrouvés dans l’organisme. Mais seules les déductions de la police font d’Amina l’administratrice de ces molécules.

« C’est malhonnête ce que vous faites, madame, vous êtes dans le jugement moral »

Pour faire d’elle une « veuve noire », la police a particulièrement soigné le volet patrimonial de l’enquête, car les faits, s’ils chancellent, sont encore finement maintenus par l’avidité supposée de l’accusée. Au troisième jour du procès, la salle ne désemplit pas, semblant se délecter de la défense indiscutablement efficace du tandem Dupond-Moretti–Malka – dont ce sont les premières assises.

Apparaît alors sur l’écran de télévision, dans la lueur d’un soleil éclatant, l’enquêtrice qui cru déceler en Amina la cupide épouse. En août 2010, Catherine enclenche une procédure de mise sous tutelle et fin octobre, le mandataire judiciaire procède au blocage des comptes communs. Juste avant, la policière note des mouvements suspects : trois chèques de 15 000, 27 000 et 6 000 euros sont émis et encaissés, pour deux d’entre eux, sur le compte d’Amina. À cela s’ajoute deux retraits de 1 800 et 2 000 euros.

« Ce n’est pas commun de voir des mouvements conséquents, surtout à une période où le mandataire avait bloqué tous les comptes », explique l’enquêtrice, qui estime que 55 700 euros en un mois, « c’est énorme ». Amina s’est justifiée : le chèque de 6 000 euros est revenu à son fils Imad, avec qui elle est associée dans une société de design – Amina est architecte de formation – et le reste devait servir pour des dépenses de la vie quotidienne. « Ce sont des explications vagues et fantaisistes, il ne peut y avoir des dépenses aussi importantes pour la vie quotidienne », juge la policière.

La défense fait remarquer que plusieurs chèques sont établis à l’ordre de la société d’Amina et qu’ils peuvent être un remboursement du bénéfice de la société, initialement investi pour l’entretien du couple et les dépenses du restaurant – qui connaissait une mauvaise période commerciale. La policière n’a pas vraiment vérifié et préfère son hypothèse. Me Dupond-Moretti s’en prend à elle : « C’est malhonnête ce que vous faites, madame, c’est une entreprise de démolition, ce n’est pas une enquête. Vous êtes dans le jugement moral. » Une remarque qui fait bondir l’avocate générale : « Ce que vous faites s’appelle du terrorisme, c’est d’ailleurs comme cela que vous appelez le juge Burgaud », qui instruisit l’affaire d’Outreau. Le pénaliste lui lance en retour une mine stupéfaite et une salve de remarques piquantes. Comme souvent dans ce procès, l’inimitié entre Mme Caillibotte et Me Dupond-Moretti, jamais avare de provocations, a tendu les échanges.

L’avocat poursuit néanmoins sa critique de l’enquête, biaisée selon lui par le travers moralisant des enquêteurs, manifestement plein d’antipathie à l’égard de la mise en cause. Il pose une question : « Trouvez-vous cela suspect qu’un couple, resté 25 ans ensemble, qui a bossé ensemble, se paye ainsi ? » La policière ne répond pas, elle entend mal. La défense reprend : « Et s’il avait envie de lui faire un cadeau, de lui faire don d’argent de son vivant ? Vous ne savez pas ce qu’ils se sont dit et vous jugez, tirez des conclusions qui se basent sur des considérations morales. » Il tempête : « C’est incroyable, la vacuité ! la partialité de cette enquête ! »

Mais il n’y a pas que cela. D’autres taches infamantes, à la lecture de l’acte d’accusation, ternissent la personnalité de l’accusée. « Elle surveillait son mari et ses employés, à l’aide d’une caméra dans le restaurant », décrit la directrice d’enquête. La défense le conteste, car « la caméra était à l’entrée, la pièce où restait son mari, au fond ».

Le « cloaque » qui sentait l’urine

Cet endroit fait débat. C’est dans une pièce de son restaurant parisien que, lentement, Claude périclite. À l’audience, certains l’ont appelé « gourbis », « taudis », « cloaque ». « Il vivait là comme un clochard, observe un témoin. Mais c’était son choix, il ne voulait pas partir d’ici », poursuit-il. Sur les images projetées de la pièce en question, on observe deux lits simples dans une pièce de 10 mètres carrés, sans fenêtre.

De ce sombre tableau à l’odeur d’urine, les visiteurs déduisent que la terrible Amina maltraite le pauvre vieillard, soumis à la tyrannie de sa geôlière. Il y a d’abord les témoignages de la « petite bande », les amis de Catherine qui ont connu Claude avant qu’il rencontre Amina. Béatrice, au lycée avec Catherine : « J’ai été choquée. C’était épouvantable, sale ! mais sale ! » Elle retient un hoquet. « Et puis un capharnaüm pas possible, c’était immonde. » Béatrice, comme d’autres, a été envoyée par Catherine, qui, depuis ses montagnes, s’inquiétait du sort de son père. Elle leur disait qu’elle n’avait plus de nouvelles et leur demandait de passer voir Claude.

Sur le seuil du restaurant, Béatrice a trouvé une Amina inamicale. « Je ne me sentais pas la bienvenue et, quand j’ai vu Claude, je l’ai trouvé apeuré. Il m’a demandé de partir. » D’Amina, elle pense qu’elle veut faire le vide autour de son mari. L’avocate générale, Maryvonne Caillibotte, lui demande : « Pourquoi Catherine n’allait-elle pas elle-même voir son père ? – Parce qu’elle avait peur d’Amina. Catherine avait très peur de la colère, des représailles d’Amina. Et puis parce qu’elle devait s’occuper de ses animaux », rappelle Béatrice.

Marie, la belle-sœur de Claude, a plusieurs choses à dire. « Claude est venue plusieurs fois déjeuner à notre restaurant, depuis 2009, c’était sa joie. » Deux fois en tout et pour tout. Elle a été appelée au secours par Catherine : « En me rendant sur place, j’ai eu une altercation avec Amina, qui m’a bousculée et m’a dit que Claude n’était pas là. Évidemment, il était là. Ça sentait l’urine, la pièce était dans un état déplorable », juge-t-elle. De toute façon, « cette femme ne respectait pas Claude, lance-t-elle avec mépris. Mais lui était fou d’elle, alors elle le séquestrait, il ne voyait plus du tout ses amis, sa famille. Il avait peur d’elle. »

De la barre, Maria lance plusieurs regards à sa copine Catherine. « C’est une fille bien, je la connais, je vais souvent la voir dans les Pyrénées. » C’est le moment pour Éric Dupond-Moretti de poser quelques questions. Il se positionne près d’elle, et lui demande simplement : « Madame, la fille de M. Friloux, elle est venue souvent pour lui faire sa toilette ?

– Elle lui téléphonait. Et puis elle doit s’occuper des animaux. Je les connais depuis longtemps, Claude a toujours été un peu sale et négligé.

– Oui, mais, avant, il pouvait se laver seul.

– Oui, certes. De toute façon je vais vous dire : je ressens beaucoup les choses. Mon mari aussi, d’ailleurs. Amina, on ne l’a jamais sentie. Et Claude, je vous le dis, je pense qu’il aurait préféré se marier avec moi.

– Je n’ai plus de question. »

« Ma mère est innocente, je trouve que c’est une honte. C’est scandaleux »

Tout de même, Adrien, le fils à une remarque. Au premier jour du procès, il avait été clair : « Ma mère est innocente, je trouve que c’est une honte. C’est scandaleux, c’est un scandale. Mais vraiment. Elle s’est occupée de lui jusqu’au bout, c’était une femme aimante. Les derniers mois, il était très diminué, elle se levait à 4 h du matin pour changer les couches. Et c’était des cris, des plaintes. En plus de cela, elle devait gérer le restaurant. Je comprends qu’elle ait été submergée, je ne suis pas choqué qu’elle soit allée chercher du réconfort ailleurs », lance-t-il sèchement.

L’avocate de la partie civile s’approche : « Ma cliente, à la seule vue de votre personne, elle est émue. – C’est très facile d’être émue. Je l’ai vu cinq fois dans ma vie, dont trois fois à l’hôpital pour faire signer des donations à mon père. Je ne la connais pas. C’est tout ce que j’ai à dire. » Encore une chose : « La pièce où était mon père, je la connais bien, j’y ai vécu six ans. À travers les carreaux, de jour, la lumière du jour passe. » Mais la photo projetée a été prise de nuit.

Un homme a fait forte impression durant de procès, c’est le docteur Patrice E. F. Mis en examen aux côtés d’Amina Friloux, qu’il connaît depuis 40 ans. On leur a prêté une liaison sans vraiment savoir. L’accusation a conçu le scénario du tandem criminel, lui prescrivant les médicaments que l’épouse allait savamment distillé jusqu’à la mort. Les charges n’ont pas tenu, les prescriptions du médecin étaient conformes aux normes et, aujourd’hui, Patrice E. F. est très remonté : « Je lui ai rendu visite tous les jours, à Claude Friloux, et ce pendant trois ans. S’entendre dire qu’on l’a délaissé, c’est un peu fort de café. C’est aberrant. »

Il réfute avoir prescrit les antidépresseurs jugés potentiellement fatals. Sur l’état de la pièce où Claude vivait, il explique : « Il n’y avait pas de fenêtre et, évidemment, quand il pissait, ça sentait la pisse. Personnellement, j’ai rarement vu une femme s’occuper de son mari comme cela. D’autres l’auraient envoyé chier, elle nettoyait la pisse toute la nuit. Je l’ai même appelé sainte Amina », explique-t-il avec un bagou déconcertant. Ce qui est intéressant dans le témoignage du docteur, c’est qu’il est le seul à décrire une personnalité au défunt. « C’était un monsieur très jovial, sympathique et marrant. Sa femme avait 27 ans de moins qu'elle, mais, avec lui, elle ne s’emmerdait pas. Moi-même, j’allais lui rendre visite avec plaisir, souvent gratuitement. Je ne comprends pas l’accusation de cupidité qui pèse sur Amina. » Il décrit le vieil homme comme farouchement opposé à la curatelle que sa fille voulait. Le jour où le curateur est venu, « Claude faisait le peureux, l’effarouché, car c’était un grand comédien ». Le docteur laisse penser que, finalement, le manipulateur, c’était le malade – qui cherchait l’attention de sa femme, dont il ne supportait pas l’éloignement.

« La vie d'un vieil homme qui va bientôt mourir, ce n'est pas la même chose que la vie d'un enfant »

« Il fallait toute la journée que je sois à côté de lui. Dès que je sortais, il pleurait comme quelqu’un qu’on abandonnait. Il m’insultait, c’était sa façon de s’exprimer », relate Amina Friloux, au dernier jour du procès. Et puis : « Comment je pouvais empoisonner quelqu’un qui allait mourir ? » Et puis encore : « J’étais très fatiguée, et tout d’un coup, la police vient, moi, je me demande ce qu’il se passe. Ce sont des gens que je n’ai jamais vus et on me dit que j’empoisonne mon mari. Oui, c’est vrai que c’est une situation difficile qui me mettait sur les nerfs. »

Les justifications de l’accusée apparaissent, après coup, surabondantes, au côté de l’effondrement des charges survenues à l’audience. Qu’importe l’immoralité d’Amina, au diable sa supposée perfidie, ces fantasmes appartiennent désormais à l’élucubration, au ratiocinage, au blabla. Depuis que les médecins experts ont affirmé que la cause de la mort n’était pas assurément le mélange d’antidépresseurs, mais possiblement. Depuis qu’ils ont soulevé l’hypothèse d’un déficit d’élimination dû à l’insuffisance rénale du malade. Depuis que la défense a brandi, à l’audience, le compte rendu certifiant que le Primpéran a été injecté non pas par l’accusée, mais par l’hôpital, alors plus aucune certitude ne demeure quant à l’implication d’Amina Friloux dans le décès de son mari, et l’hypothèse de son assassinat apparaît, dès lors, insoutenable.

L’accusation tente, pourtant, de percer Amina Friloux. Alors, après une courte et simple plaidoirie de la partie civile, dépitée de la tournure des choses, la seule question qui comptait était : comment soutenir une accusation qui puisse être décemment motivée en droit ? Madame Caillibotte a requis un petit peu moins d’une heure trente. Elle a commencé par inscrire cette affaire dans le domaine de l’extraordinaire et du mystérieux : « C’est tellement énorme, ce dossier, il y a tellement d’endroits où Amina Friloux nous empêche d’aller, s’étonne-t-elle. Il n’y a pas de demi-mesure dans ce dossier, alors… » Alors, « mon intime conviction, c’est qu’Amina Friloux est coupable des faits qui lui sont reprochés ». Tous ces doutes n’ont pas eu raison de la conviction de la magistrate. Au contraire, ce sont ces doutes qui l’incitent à invoquer son « intime conviction », en lieu et place de faits tangibles, indubitablement constitutifs de preuves, qui emporteraient une décision de culpabilité. Pour cela, elle énumère les bribes d’éléments qui convergent, car « s’il y avait des preuves formelles, scientifiques, absolues, il n’y aurait pas besoin de jurés », l’entend-on affirmer.

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L'avocate générale Maryvonne Caillibotte. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Amina Friloux a, en sa possession, certains antidépresseurs – qu’elle prend elle-même. Claude renâclait à prendre ses médicaments, c’est donc qu’il n’a pu s’auto-empoisonner, donc, c’est elle qui s’en est chargée. Tout cela est matérialisé par ses mensonges et les retraits d’argent avant qu’elle perde le contrôle du compte commun. « Ma conviction est que l’accusée a fait une sorte d’euthanasie sur son mari », pense l'avocate générale. Pour un assassinat, passible de la réclusion criminelle à perpétuité, l’accusation après six ans de procédure, requiert : six ans d’emprisonnement. Car, dit-elle, et il faut bien justifier une peine si douce pour un crime apparemment si pervers, dont l’infamie est totale ; car « la vie d'un vieil homme qui va bientôt mourir, ce n'est pas la même chose que la vie d'un enfant ».

« Il lui aurait suffit de le laisser mourir ! »

C’est après avoir entendu ces mots de la bouche de la magistrate de l’accusation que l’auditoire a pu, pour la première fois, entendre Me Malka plaider aux assises. Resté droit à son pupitre, il énonce simplement : « Les faits, il n’y en a plus », puis « la morale, c’est pas le code pénal », ou encore « l’intime conviction, ce n’est pas l’arbitraire ». Il explique aux jurés que « la belle-fille a réussi à entraîner toute la machine judiciaire dans sa folie obsessionnelle », jusqu’aux réquisitions finales.

Complet et didactique, il revient sur tous les éléments qui déchargent l’accusée et déniche les petites bassesses dont l’accusation s’est nourrie – les témoins hostiles, la pièce du malade, les interprétations hasardeuses de certaines conversations. Bien sûr, toute la preuve réside dans l’incertitude quant à l’administration des antidépresseurs, et la certitude que ce n’est pas Amina, mais des médecins de l’hôpital Antoine-Béclère, qui ont donné à Claude Friloux du Primpéran. « Quand on part avec des certitudes, conclut l'avocat, on peut finir avec des doutes. Là, on finit avec un naufrage ! »

Me Dupond-Moretti, marche à pas feutrés vers le prétoire. Il semble encore secouer la tête de dépit, un dépit furieux qui l’étreignit au moment des réquisitions. Il est l’homme du mot juste – et le contempteur attitré de l’avocate générale : « Voilà que la mort d’un vieux vaudrait moins cher que celle d’un homme de 40 ans, s’attriste-t-il. Je vais appeler ma vieille mère de 82 ans, pour le lui dire. » Il explique aux jurés : « Nous sommes dans les soldes de printemps : on s’est dit que vous douteriez moins si ce n’était que six ans. » Il toise l’avocate générale (qui regarde son bureau) : « Ah ! Vous la voulez vraiment, cette condamnation. » Et pourtant, répète-t-il, il n’y a aucune certitude quant à la culpabilité de l’accusée : « Qui a donné les médicaments ? Déjà, on ne sait pas exactement combien il lui en a été administré. Puis, le docteur E. F. a dit que Claude Friloux en prenait parfois par poignées entières. Et enfin, c’est elle qui appelle les secours. Mais il lui aurait suffit de le laisser mourir ! » À propos d’Amina Friloux, qui, il faut le rappeler, a passé huit mois en détention, son avocat, qui finit sa plaidoirie, confie : « Vous voyez, la difficulté avec elle, c’est qu’on a un mal fou à s’identifier à elle, car elle incarne quelque chose de pas très sympathique. Mais on ne peut pas, à défaut d’une culpabilité, envisager une capacité. » Puis, à l’avocate générale : « On se rencontrera encore, et j'aurai l'occasion de vous rappeler ce que vous avez requis. On ne peut pas faire ça, madame : c'est la tête des autres qu'on joue. »

Une dernière fois, Amina Friloux s’est avancée, tremblante : « Si les experts sont sûrs, alors on me condamne. Sinon, c’est que je suis innocente. » Puis la cour, en deux heures, l’a acquittée.

Le parquet général a fait appel.

— Julien Mucchielli