« Comment a été décapité ce chat ? »

Cheveux grisonnants, regard clair, pull rouge étriqué et chemise noire, Roland M. se présente dans le box de la 17e chambre du tribunal de Bobigny d’un pas hésitant. Les faits qui lui sont reprochés sont tellement insolites que la salle déborde de curieux. Dans un hangar désaffecté de Rosny-sous-Bois, ce SDF passe-partout de 48 ans est accusé d’avoir torturé des chats, les démembrant, leur crevant les yeux, et les décapitant.

L’alerte a été donnée par une femme qui l’a vu proposer à la vente des chatons enfermés dans un sac plastique. La présidente l’interroge :

« Transportiez-vous les chatons dans un sac plastique ?

Oui Madame. Enfin, non. C’était pas un sac plastique, mais un sac en toile Carrefour.

Est-ce qu’on met un animal dans un sac plastique ?

– Non, mais j’avais rien pour les transporter. Il y avait de l’air qui passait. C’était pas pour les vendre, c’était pour les montrer à une dame, ils étaient pas encore sevrés.

– Vous trouvez ça normal de conserver des chatons morts ? »

Lorsque la police se rend dans les locaux où vit l’homme qui vient d’être dénoncé, c’est d’abord une insoutenable odeur qui prend les policiers à la gorge et leur donne la nausée. C’est ensuite une véritable vision de cauchemar : des chats martyrisés aux yeux purulents, les paupières cernées d’abcès. Les animaux sont pour la plupart amorphes, rachitiques et incapables de s’alimenter. L’odeur pestilentielle s’accompagne d’un cortège de mouches attirées par cette puanteur de charogne. Un agent de la SPA présent sur les lieux crie et signale la présence de cadavres de chat. Et alors qu’on imagine difficilement pire, la présidente relate un épisode digne de Cannibal Holocaust : dans un bougeoir, gisent quatre corps de chats, dont un décapité.

Le prévenu reconnaît la mort de cinq chats, mais la police en découvrira 20. Pour Roland M., il s’agit de morts naturelles. Il ajoute, afin de convaincre la présidente de son attachement aux bêtes, qu’il a voulu pour elles une belle sépulture. « Je les ai enroulés dans des vêtements à moi, c’était des chats que j’aimais beaucoup, je voulais qu’ils aient un souvenir de moi. Chaque fois que j’en enterrais un, je faisais une petite croix.

– Ça fait longtemps que vous enterrez des chats ?

– Ça fait une dizaine d’années, l’un d’eux a été écrasé par une voiture. (Il fait le geste d’être écrasé par une voiture.)

– Vous comprenez que les riverains étaient incommodés ?

Oui je comprends. Mais j’étais tellement attaché à mes chats, je pouvais pas m’en séparer. »

Dans ce mouroir pour félins, aucune fenêtre ne laissait filtrer la lumière. Quand la présidente interroge le prévenu sur la présence de ce bougeoir, Roland M. se défend :

« J’ai mis les chats en hauteur en attendant de pouvoir les enterrer, pour pas que les autres les bouffent.

Vous trouvez ça normal de conserver des chatons morts ?

J’attends la nuit pour les enterrer », commente un prévenu dont l’opacité se précise.

« Son œil sortait de l’orbite alors je l’ai coupé avec des ciseaux »

« Et comment a été décapité ce chat ?

Il a été décapité par une femelle. Elle lui a bouffé la tête, j’ai pas retrouvé la tête. »

Cependant, d’après un représentant de la SPA, une chatte ne rejette pas son petit d’un mois. « Comment un chat peut-il arracher la tête d’un chaton », demande la présidente, visiblement agacée. Le procureur de son côté relève une contradiction : comment le prévenu peut-il prétendre ne pas savoir où est passée la tête de l’animal, alors même qu’il affirme avoir assisté à la scène ? Roland s’enlise : « Je sais pas où est passée la tête, quand je me suis approché, le temps que j’arrive, y avait plus de tête. »

« De nombreux chats avaient les yeux crevés, souligne la présidente.

– Non, y'en avait qu’un. »

Pourquoi n’a t-il pas fait appel à un vétérinaire ? Manque de moyens. A cette histoire de chats s’ajoute la détention illégale d’un pistolet d’alarme. Mais là encore Roland se défend. Il s’est déjà fait tabasser dans la rue par « trois mecs », le pistolet s’avérait nécessaire.

La présidente revient ensuite sur une précédente condamnation du prévenu en 2010. A l’époque, ce dernier avait reconnu avoir cassé la colonne vertébrale d’un chat. « C’est vrai, mais c’était sous l’énervement. Elle m’avait croqué un doigt, j’ai pété un plomb. » Afin d’en être quitte, il affirme ne jamais avoir recommencé. Concernant les chats retrouvés sans poils, Roland minimise : « Ça repousse. » Mais qu’en est-il de ceux aux yeux crevés ? Ça repousse aussi ? Roland justifie sa démarche par une intention de soin :

« Son œil sortait de l’orbite, alors je l’ai coupé avec des ciseaux et j’ai désinfecté. J’ai enlevé l’œil qui était à plat et j’ai nettoyé.

Vous avez coupé un œil à un être vivant sans anesthésie ?

– Moi, je pense que c’était mieux pour elle. Je pensais bien faire. J’avais pas les moyens de payer le vétérinaire. Le vétérinaire, qu’est ce qu’il aurait fait de mieux ? Moi, j’ai presque perdu toutes mes dents et je me les arrache moi-même avec une pince. »

« J’ai jamais eu d’amour, quand j’en ai, je le donne à mes chats »

« Trouvez-vous normal d’enterrer des dizaines de chats ?

Je savais pas que c’était interdit. Je ne sais pas de quoi ils sont morts. Peut-être l’amiante du plafond c’est pas bon pour eux. Maintenant ils ont trouvé le repos. » Excédé, le juge assesseur lui demande si la détention de ces animaux dans ces conditions ne lui a pas semblé incompatible avec son amour des chats. Roland écrase une larme, tamponne ses yeux à l’aide d’un mouchoir et répond : « J’ai jamais eu d’amour, quand j’en ai, je le donne à mes chats. »

C’est au tour du procureur de s’interroger : « Savez-vous faire la différence entre un chat en bonne santé et un chat en mauvaise santé ?

Ben avant non, maintenant oui.

Les policiers ont eu envie de vomir. Ça ne vous posait pas de problème ?

Je prenais ma douche au Secours catholique.

Oui, mais les chats ne prenaient pas leur douche au Secours catholique ! tonne le procureur. Vous dormez à côté de cadavres et tout va bien dans le meilleur des mondes ??

Y'avait que quatre cadavres.

Mais quatre, c’est déjà énorme ! gronde le procureur.

Je sais que j’ai fait des bêtises, concède Roland.

Quelles bêtises ? questionne la présidente.

En les laissant enfermés. »

L’avocat de l’association Stéphane Lamart pour la défense du droit des animaux intervient : « Aujourd’hui souhaitez-vous les récupérer, ces animaux ?

Non, répond Roland, avant de rectifier : Enfin si, deux femelles. »

Le véritable problème de ce dossier réside dans l’absence d’expertise psychiatrique. Le médecin psychiatre qui s’était entretenu avec Roland en garde à vue n’a pas fait état d’une cause d’irresponsabilité. L’expert psychologue (non psychiatre, c’est là tout le problème selon la défense) a fait état d’une « immaturité importante ».

La présidente revient sur le passé judiciaire du prévenu : une condamnation en 1991 à une peine de 10 ans pour viol sur personne vulnérable, sous la menace d’une arme. Puis elle l’interroge sur sa profession. Roland dit dans un premier temps ne pas travailler avant d’admettre « travailler au black », dans une boite gay et en effectuant ici et là quelques travaux de maçonnerie. A cet instant la présidente lui demande s’il souhaite ajouter quelque chose au sujet de sa vie personnelle qui pourrait permettre de comprendre ses actes. Roland s’effondre tout à trac. Enfouit sa tête dans son coude replié, gémit, sanglote : « Je veux pas en parler, désolé. »

« Un mystificateur qui fuit ses responsabilités »

Au tour des parties civiles, venues en nombre, d’exprimer leurs doléances. La fondation 30 Millions d’amis dépeint le prévenu comme « un mystificateur qui fuit ses responsabilités en se donnant un visage de brave homme en étant bénévole au Secours catholique et qui se livre à la nuit tombée à des sévices graves sur les chats ». Elle rappelle que dans de précédentes auditions, le prévenu s’était vanté devant des policiers d’avoir exhumé des chats « par ennui ».Elle réclame l’interdiction de détenir un animal à titre définitif, l’interdiction d’exercer une profession en lien avec les animaux, 250 euros de dommages et intérêts et 300 euros au titre de l’article 475-1 du Code de procédure pénale.

La fondation Brigitte Bardot regrette le déni dans lequel s’obstine le prévenu et réclame tout comme la SPA, la Fondation assistance pour les animaux et l’association Stéphane Lamart, l’interdiction de détention d’animaux, la confiscation de ces derniers et des dommages et intérêts. La Fondation assistance pour les animaux déplore «  une zone de non-droit en matière animale » et s’inquiète des suites possibles de l’affaire : « Le vrai problème c’est qu’il aime les chats. S’il les détestait, on pourrait régler le problème. C’est parce qu’il les aime qu’il va recommencer. C’est un passionné de chats qui recommencera, la preuve en est qu’il veut bien céder 59 chats, mais garder deux femelles. C’est un futur récidiviste. »

Pour l’avocat général, la particularité du dossier réside avant tout dans la personnalité du prévenu. S’il ne conteste pas que ce dernier semble éprouver « de l’affection » pour ses bêtes, il affirme en revanche qu’il leur a infligé des sévices graves et actes de cruauté en les enfermant dans des sacs en plastique. Il en va de même des faits d’énucléation et de décapitation. Il déplore les nombreuses variations dans les déclarations du prévenu et regrette fortement l’absence d’expertise psychiatrique. Obligé de s’en remettre au seul examen psychologique réalisé en garde à vue, il déclare le prévenu responsable de ses actes. Il nourrit une « obsession malsaine des animaux » doublée d’une absence de prise de conscience. Il requiert six mois d’emprisonnement, une interdiction définitive de détenir un animal et le maintien en détention du prévenu.

« On a dit qu’il était comme Daesh »

L’avocat de la défense ironise en revenant notamment sur les propos de l’avocate de la fondation 30 Millions d’amis, qualifiant le prévenu de « mystificateur ». Pour lui ce commentaire sort tout droit d’un article du Parisien. Il s’étonne que la justice passe outre l’expertise psychiatrique en pareil cas, arguant du fait que l’examen perpétré en garde à vue « ne sert à rien ». Surtout il s’insurge du traitement réservé à son client dans les médias. Il existe une pétition signée par 100 000 personnes contre son client, c’est « inadmissible ». « Ce n’est pas un monstre, c’est un être humain. » L’avocat avait auparavant précisé qu’il intervenait à titre bénévole, tant le lynchage subi par Roland M. l’avait scandalisé. Au sujet du port d’arme, il estime que l’infraction n’est pas constituée, car aucune investigation n’a permis d’établir qu’il s’agissait d’une arme de catégorie D.

Il estime par ailleurs que les faits de sévices graves et actes de cruauté ne sont pas non plus constitués. « La cruauté confine au sadisme », dit-il, or, dans ce dossier, nul n’a la preuve que le prévenu a accompli les actes dans le but de blesser les animaux. Pour lui le fait qu’une chatte puisse arracher la tête d’un chaton n’a rien d’invraisemblable, à plus forte raison si l’on note qu’aucun couteau ni objet tranchant n’a été retrouvé sur les lieux. Il s’offusque encore des monstruosités dites sur son client. « On a dit qu’il était comme Daesh. » Il explique que son client lui aussi souffrait de l’insalubrité des lieux et que personne n’est à ses côtés aujourd’hui pour le défendre. Il demande la requalification des faits de sévices en mauvais traitements.

A l’issue des délibérations, l’infraction de sévices graves et d’actes de cruauté est requalifiée en mauvais traitements. Le prévenu écope d’une amende contraventionnelle de 750 euros. Les animaux seront remis à la SPA qui pourra en disposer. Il est reconnu coupable de port d’arme et condamné à quatre mois d’emprisonnement assortis d’un sursis de mise à l’épreuve de deux ans. Les parties civiles sont reçues dans leur demande d’un euro symbolique en dommages intérêts et percevront la somme de 150 euros.

— Mathilde Denanot