Claude Guéant, un prévenu « vulnérable »

Les chambres correctionnelles habituelles ne suffisaient pas pour accueillir le procès des primes en liquide de Claude Guéant. La petite bande – dont l'ancien directeur général de la police national Michel Gaudin et trois préfets à la retraite – comparaît donc dans la salle des criées du Palais de Justice de Paris, réservée en temps normal aux ventes aux enchères à la bougie et aux conférences Berryer. À l'entrée, en salle des Pas-Perdus, alors que se tourne un épisode de la série Le juge est une femme, une petite foule de photographes et de cameramen attendent les protagonistes, et se jettent comme une meute sur chacun d'eux, au fur et à mesure de leur apparition. De vraies stars… pour un public composé pour plus de la moitié de journalistes. On croirait presque que les citoyens se désintéressent des affaires politico-financières.

Ah ! ils portent beau nos prévenus. Certes, ça grisonne, ça se dégarnit, mais les complets bleus ou gris bien coupés et les jolies montres dorées arrangent facilement les hommes de plus de 60 ans qui gagnent entre 5 700 (une retraite de préfet) et 10 000 euros par mois. Le tribunal appelle tout d'abord Michel Gaudin, directeur de la police nationale à l'époque des faits, entre 2002 et 2004. Pour des raisons techniques, il est le principal prévenu du procès. Il lance de suite dans l’arène un nom tant attendu, et rappelle qu'il travaille « aux côtés de Nicolas Sarkozy », comme directeur du cabinet de l'ancien président de la République.

Face à ses juges, Claude Guéant se tient droit comme un « i », garde l'air pincé (des esprits chagrins diraient « constipé ») qu'on lui connaît. Il décline son identité d'une voix blanche, mécanique. Aucune émotion. Tout juste le voit-on déglutir quand la présidente déroule la prévention : « Complicité et recel de détournement de fonds publics, faits prévus et réprimés par les articles 121-6, 121-7, 321-1, 321-3, 321-4, 322-15, 432-15 et 432-17 du code pénal… »

« Ils sont vulnérables, ils n'ont pas la possibilité de se défendre »

La brochette d'avocats de la défense ont de la ressource : le tribunal a prévu une demi-journée entière pour les écouter soulever des nullités de procédure. Jean-Yves Dupeux, conseil de Claude Guéant, ouvre le bal : « Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette affaire. »

Premier angle d'attaque : l'absence d'information judiciaire. Le ministère public a choisi de tout baser sur son enquête préliminaire, et de se passer d'un juge d'instruction. Il est croustillant de voir l'avocat d'un ancien préfet, directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy au moment des faits, et même ancien premier flic de France se plaindre de ne pas avoir accès au dossier pendant la garde-à-vue. Et de demander plus d'investigations, de confrontations… arguant, comme s'il défendait de vulgaires prévenus de comparution immédiate : « Ils sont vulnérables, ils n'ont pas la possibilité de se défendre. »

« Le ministère public a proposé l'accès à l'ensemble du dossier avant toute décision de poursuite »

« Ce n'est pas conforme à la justice que nous souhaitons et à la justice que nous aimons », déclame Jean-Yves Dupeux d'une voix lente, qui se veut grave et lourde de sens. L'avocat de l'agent judiciaire de l'État repousse un peu benoîtement ces conclusions : « L'enquête préliminaire repose sur des aveux. La majeure partie des prévenus en ont faits, c'est d'ailleurs tout à leur honneur : j'ai été frappé par la loyauté de tous ces hauts fonctionnaires. »

Au tour de la procureur du Parquet national financier Lovisa-Ulrika Delaunay-Weiss de se moquer des arguments de la défense : « Le ministère public a proposé à l'ensemble des prévenus l'accès à l'ensemble du dossier avant toute décision de poursuite. Ce n'est pas la première fois que le parquet innove pour assurer les droits de la défense. » Et comme si ça ne suffisait pas, le ministère public leur a transmis une note de synthèse contenant ses arguments. « Je pense que c'est assez inédit », précise la procureur.

« L'enquête de l'IGPN n'a rien révélé ! Qui a fait cette enquête ? »

Deuxième angle d'attaque, peut-être le plus sérieux : la prescription de l'action publique (trois ans après les faits, à moins qu'ils n'aient été dissimulés). Les avocats de la défense s'y mettent à deux pour ajuster leurs tirs de barrage. Philippe Bouchez El Ghozi, pour Claude Guéant, et Philippe Dehapiot, pour Michel Gaudin, jurent à tour de rôle que « les soi-disant dérives des frais d'enquête » étaient largement connues depuis la parution du livre Place Beauvau, la face cachée de la police en 2006, dans lequel est interviewé Claude Guéant.

La défense attaque lourdement ce parquet « sourd et aveugle », « dormant », qui n'a pas ouvert d'enquête à ce moment-là, alors qu'il était saisi d'autres affaires concernant ce livre. Ce « parquet flottant », qui profite d'une perquisition en 2013 chez Monsieur Claude dans un autre dossier pour se rattraper. « On cherchait de l'argent libyen, on a trouvé des casseroles de chez Darty ! » lance Maître Bouchez El Ghozi. Plus exactement, la police a découvert 9 757 euros de factures payées en liquide chez Darty… Ça fait cher la batterie de cuisine.

« On soutient que tout le monde savait ! Mais savait quoi ? questionne l'avocat de l'État. L'IGPN a enquêté en 2006. Cette enquête n'a rien révélé ! Qui a fait cette enquête ? » De toute façon, abrège la procureur, « dans ce livre, Claude Guéant ne relate à aucun moment les faits de la prévention. À aucun moment n'est relaté le versement des FES à des membres du cabinet de Nicolas Sarkozy. Bien au contraire, il assure avoir assaini la situation ! » Et d'un coup d'un seul, elle retourne la charge de la preuve : « Le caractère dissimulé de l'infraction résulte directement de ces propos tenus publiquement. » D'après elle donc, grâce à ce livre, la bande à Guéant a pu occulter ces détournements de fonds publics, ce qui repoussait la prescription.


Après avoir joint l'incident au fond, le tribunal va enfin se pencher sur le fond de l'affaire des primes en liquide : Claude Guéant a-t-il détourné 210 000 euros de fonds publics pour son enrichissement personnel et celui de quelques proches ?

— Cosme Buxin