Rififi à République

« Va te faire foutre espèce de salope. Connasse ! » La présidente, quinqua stricte et fluette, marque une pause. « C’est comme ça que vous vous adressez à une fonctionnaire de police ? » Rachid Z. se dresse dans le box. Bellâtre de 25 ans, veste en daim ouverte, T-shirt blanc, il toise la salle, narquois. Elle enchaîne. « Le 20 septembre, on vous reproche d’avoir tabassé une jeune femme sur les quais de la station République. D’avoir ensuite commis un outrage envers une policière. – Navré de ce que j’ai fait », lâche-t-il.

Ce samedi soir, Rachid traîne dans Paris avec sa bande de potes. Dans le métro, ils repèrent un groupe de jeunes femmes. Les hèlent, chahutent un peu. L’une d’elles ne se laisse pas faire. Elle les houspille. Sa virilité bafouée, Rachid prend son élan et lui décoche une droite. Pour laver l’affront. Elle se retrouve à terre. KO. Il continue de s’acharner sur elle. Les amis de Rachid s’interposent. Mais l’alcool décuplant ses forces, il se libère de leur emprise pour ramasser une bouteille en verre. Une policière, prévenue par la RATP, sonne la fin du round. Il fuit. Une patrouille le rattrape aussitôt. La présidente de conclure : « Aujourd’hui vous paraissez fatigué, mais ce soir-là, vous étiez à fond ! »

« J’étais bourré ! »

Lorsqu’elle l’interroge, Rachid expose une toute autre version. « Elle croyait que je faisais partie du groupe qui la harcelait alors que je venais l’aider ! Au lieu de dire merci elle m’a insulté ! Ça m’a énervé. » Version ébranlée par les enregistrements de la RATP : « On vous entend clairement dire avant de l’attaquer “Je vais la tuer.” » Gêné par l’objection de la présidente, il invoque la perte de mémoire : « Trop bourré pour me souvenir ! » Il baisse les yeux. La présidente les lèvent au ciel.

L’avocate de la partie civile tend au procureur ainsi qu’à la présidente des photos de la victime prises après la rixe. Pas de réactions. « Je demande pour ma cliente 1 500 euros de dommages et intérêts pour la violence, 500 euros de préjudice esthétiques, 100 euros pour n’avoir pu travailler et 1 000 euros de préjudice moral. » Elle se rassied.

« Les faits sont désagréables et inquiétants »

« La victime a pour seul défaut de ne pas avoir répondu aux remarques assez lourdes du prévenu. » La procureure condamne la violence employée par le Rachid Z. Elle s’insurge : « Contre une femme en plus ! » S’appuie ensuite sur une précédente condamnation pour violence. Elle réclame dix-huit mois de prison dont huit mois de sursis, mise à l’épreuve pendant deux ans. Elle se justifie par cette phrase qui tombe un peu à plat : « Les faits sont désagréables et inquiétants. »

L’avocat du prévenu rebondit : « L’affaire est désagréable. Pas la peine de la rendre encore plus déplaisante. » Bien en chair et barbe fournie, il hurle dans le prétoire. S’excuse de ses « interventions fougueuses ». Mais continue de plus belle, effets de manche compris. Il reprend la thèse du sauveur : « Mon client est copieusement insulté alors qu’il tente de venir en aide à la victime. Il ne sait même pas ce qu’il fait devant vous aujourd’hui. » Pour lui le tribunal se trompe dans son jugement. Il ne peut résister à citer Confucius : « Ne pas reconnaître une erreur est en commettre une seconde. »

Fier comme un prince

La Présidente fait se lever une dernière fois le prévenu, et lui demande s’il a quelque chose à ajouter. « J’aurais aimé que la victime soit là pour que je puisse m’excuser et… » Son propre avocat le coupe : « Puis-je ajouter quelque chose ? Je sais que j’ai déjà été long. » Lassée, la présidente rétorque : « Demandez à vos collègues. » Les autres avocats, présents dans la salle pour d'autres affaires, ricanent. Il se rassied, déconfit.

Après une bonne heure de suspension d’audience, la présidente rend sa décision : « Monsieur Z., le tribunal vous déclare coupable et vous condamne à quatorze mois de détention dont six mois de sursis mise à l’épreuve. Sursis conditionné à l’obligation de soigner vos problèmes d’alcool et de payer 1 000 euros à la victime au titre du préjudice moral. Je ne requiers pas de mandat de dépôt. » Rachid Z. quitte la salle, fier comme un prince.

— Félix Roudaut