Chronique d'un couple dans la violence : « Ça va finir comment cette histoire ? »

Il s'avance à la barre, baskets aux pieds, pivote légèrement sur sa gauche, et oriente à voix basse : « Là », en pointant le banc des parties civiles. Hugo s’adresse à Alicia qui le suit (les deux prénoms ont été modifiés, NDLR). C'est une jeune femme fluette, les bras chargés de ses affaires, joues rougies, bottines paillettes aux pieds. On distingue sous son pull la forme légèrement arrondie de son ventre. « Ce n’est pas à vous de lui dire ce qu’elle doit faire », intervient la présidente du tribunal, Dominique Brugade. C’est jour de comparutions immédiates au palais de justice de Chambéry.

Hugo a 22 ans, le visage juvénile. Il comparait, ce jeudi 23 novembre, pour violences aggravées par deux circonstances suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours, en récidive. Alicia est sa compagne. Ils se connaissent depuis cinq ans, vivent ensemble depuis deux ans, sont les parents d’un petit garçon de 16 mois, et doivent accueillir un nouvel enfant l’année prochaine. Deux jours plus tôt, Hugo a donné un coup de poing dans le visage d’Alicia.

Hugo ne travaille pas, il est au RSA, fume du cannabis à forte dose. Ce jour-là, son fils jouait avec un ustensile. Alicia l’avait autorisé, Hugo n’était pas d’accord. L’ambiance a commencé à se tendre. Hugo a eu sa mère au téléphone, Alicia a cru qu’ils la critiquaient. Elle lui a demandé avec qui il parlait au téléphone, il n’a pas répondu. Claquement de porte. Plus tard, Alicia est revenue, elle l’a un peu bousculé. Coup de poing. Elle a porté plainte.

« Mais je sais que ma fille ne va pas le quitter »

À l’audience, la présidente montre aux deux juges assesseurs des photos du visage d’Alicia, prises par les gendarmes. Elle constate : « Les violences physiques reviennent régulièrement chez vous, les violences morales aussi . » Hugo pivote de nouveau vers sa gauche, il échange un long regard avec Alicia. La présidente poursuit : Alicia est « toujours dans une perspective de vie commune, mais elle est inquiète pour ses enfants. On ne sent pas un sentiment de culpabilité dans ses déclarations. Mais de la crainte et l’envie d’aider son compagnon. Elle dit “Je ne veux pas que l’intervention de la justice l’emmène en prison”. »

La mère d’Alicia est aussi inquiète. Entendue par les gendarmes, elle a admis qu’elle avait « assisté à des faits de violence » de la part d’Hugo envers sa fille par le passé, qu’elle a « pris des coups en voulant les séparer ».
« C’est pas vrai, ça », lance Hugo en se tournant vers Alicia. « Vous n’avez pas à intervenir en la regardant », le rappelle à l’ordre la présidente. Qui ajoute : la mère d’Alicia « est inquiète, tout en indiquant à la fin “Mais je sais que ma fille ne va pas le quitter” ».

« D’après vous, elle l’a cherché »

Hugo comme Alicia sont catégoriques lorsqu’ils sont entendus par les gendarmes : leur petit garçon n’a jamais été victime de violences. La présidente rappelle au prévenu que le simple fait d’assister à des violences ou de les entendre peut être destructeur pour un enfant de 16 mois. « Le traumatisme est possible même in utero.

– Ça veut dire quoi, ça ? interroge Hugo.

– Que ces violences peuvent être destructrices même pour un enfant dans le ventre de sa mère.

– D’accord. »

La présidente poursuit son rapport. « Vous, vous n’êtes pas sur la même position  » qu’Alicia. « D’après vous, elle l’a cherché et vous lui avez donné une gifle. » Plus que sceptique, elle ressort les photos du visage d’Alicia : non, ce ne peut pas être le résultat d’une gifle.
Sur le banc, Alicia chuchote à un gendarme pas loin d’elle : « Je ne me sens pas bien ». Elle se lève, s’éloigne un peu.
La présidente continue : « Vous êtes le seul à dire que Madame a déjà été violente avec vous.
— Elle était sur le point de me lancer une casserole avec du bouillon qui était en train de chauffer »,
affirme Hugo.

La présidente : « Vous ne vous sentez pas bien, Madame ? »

Alicia, proche de la porte de sortie de la petite salle d'audience : « J’ai un peu mal au ventre. »

Alicia sort, accompagnée d’une gendarme, et la présidente reprend les débats. « La casserole, ça c’est vrai », maintient Hugo.

« Je ne veux pas la perdre »

« Ça va finir comment cette histoire ? En première page du journal ? Demain, dans la même configuration, ça va recommencer ?, interroge la présidente.

– Non.

– Pourquoi non ?

– Parce que je ne veux pas la perdre.

– Et l’autre jour, vous vouliez la perdre ?

– J’ai eu un coup de nerfs. »

Le jour des faits, Hugo purgeait une peine de sursis avec mise à l’épreuve, prononcée par le tribunal d’Annecy en 2016. « La première obligation du sursis avec mise à l’épreuve, c’est quoi ? », tente la présidente. Hésitation, silence. « Ben de ne pas réitérer les faits. Ce qui veut dire dans votre cas que cette alternative à la prison ne vous empêche pas de reproduire les faits.

– Oui, mais c’était sur le coup de nerfs.

– Vous devriez faire en sorte que ça ne se reproduise pas. Et arrêter le cannabis.

— Mais je ne pouvais pas prendre de rendez-vous avec le Pélican (une association départementale spécialisée en addictologie, NDLR) parce que je n’avais pas de crédit. Le crédit est tombé aujourd’hui, le crédit de téléphone. »

Alicia est revenue dans la salle d’audience. Elle reste debout plusieurs minutes, près de la sortie. « Asseyez-vous, Madame », finit par lui conseiller la présidente. Alicia s’assoit, sur un banc au fond de la salle.

« C’est de la violence, ça »

« Ce qui est dommage, poursuit Hugo, c’est que j’avais réussi à arrêter de fumer du cannabis. Mais avec les fréquentations, l’odeur de la fumée...

– Vous voyez, s’agace la présidente, si vous cherchez une responsabilité à l’extérieur, vous ne vous en sortirez pas. »

La présidente s’adresse à Alicia, toujours assise au fond de la salle d’audience. « Avec la casserole bouillante à la main, est-ce que vous l’avez violenté ?

– Non, je ne suis pas du tout violente. »

Hugo tente de mimer la scène. C’est vrai, Alicia n’avait pas soulevé la casserole en sa direction, mais elle avait la main sur son manche, prête à la lui lancer. « C’est de la violence, ça. »
La présidente nuance : « Vous l’avez vu comme de la violence. »

« Madame, vous avez dénoncé les faits et vous avez bien fait »

« Je vois bien qu’elle est mal », commence la vice-procureure Mélanie Callec, lors de ses réquisitions, en regardant Alicia, qui ne s’est pas portée partie civile au procès. « Madame, vous avez dénoncé les faits et vous avez bien fait. C’était votre rôle fondamental de mère et de femme. » Elle demande deux ans d’emprisonnement contre le prévenu, avec maintien en détention, et une interdiction du port d’arme pendant deux ans. Du côté de la défense, Me Emmanuel Beaucourt se veut optimiste : Hugo « a parfaitement pris conscience de la gravité des faits » et sait qu’il sera puni. Mais « la prison est-elle la peine la plus adaptée ? J’en doute. »

Hugo s’adresse une dernière fois au tribunal : « Je regrette ce que j’ai fait. Je sais qu’elle a tout fait pour moi », dit-il, en parlant d’Alicia. La présidente et les deux assesseurs se retirent pour délibérer, Hugo se retourne et fait quelques pas vers l’allée centrale. Il lève les bras, comme dépité. Alicia aimerait lui parler, mais elle n’a pas le droit, lui dit un gendarme.

Les minutes s’égrènent, et le tribunal revient. Dix-huit mois d’emprisonnement sont prononcés, avec révocation d’une partie du sursis avec mise à l’épreuve prononcé en 2016 à Annecy, mandat de dépôt, et interdiction du port d’arme pendant deux ans. Hugo demande la parole, la présidente accepte. Il a des trémolos dans la voix. « On ne peut pas faire autre chose que la prison ? » Non, ce soir, Hugo dormira en prison. Alicia n’a pas compris, elle a été surprise de voir son compagnon quitter le palais de justice entre des gendarmes.

— Fanny Hardy