« C'est un scandale cette institution, et ce n'est pas de la faute de ma cliente »

« Sur votre état civil, s’étonne la présidente, il est indiqué : ‟monsieur José B.” – C’est exact », confirme par le biais de son interprète une femme de 49 ans à la peau hâlée, vêtue d’une doudoune noire à fourrure et d’un jean saturé de motifs floraux et de paillettes. Pour simplifier les débats, le tribunal décide de l'appeler madame. Il lui reproche d'avoir poignardé Ahmet, par deux fois. Engoncé dans son polo bleu, le gros gaillard de petite taille, lui aussi accompagné d'un interprète, écoute sagement la présidente relater les faits.

« Une enquête chaotique »

Une nuit de septembre 2011, Ahmet est retrouvé sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Sauvé de justesse par un passant, il accuse une prostituée, donne l'adresse de José aux policiers. Sur place, ils frappent à la porte, entendent des voix dans l'appartement, mais personne pour leur ouvrir. Peu patients, ils rebroussent chemin. José n'est arrêtée que le lendemain matin, par une seconde patrouille. « C'est le début d’une enquête chaotique », peste la présidente.

Le tribunal fulmine contre la négligence des enquêteurs. Une forte odeur de javel ? Ils ne tiquent pas. Du sang sur l'oreiller et les draps de la prévenue ? Jamais analysé. Une lame de 15 cm retrouvée dans l'évier de la cuisine ? Égarée. Et la prise de sang de la prévenue réalisée à 16 h 20, « bien après les faits », tout comme l'enquête de voisinage. Pour finir : ni confrontation, ni reconstitution. « Fort heureusement pour monsieur, il n'est pas décédé, parce que devant la cour d'assise, ce genre de gags… »

« Monsieur Ahmet N., levez-vous. Quelle est votre version des faits ? interroge la présidente, bien décidée à conduire une nouvelle enquête.

Elle m'a accosté à la sortie d'un bar, traduit l'interprète d'Ahmet. Je suis allé chez elle. D'un coup, elle ne se sent pas bien et me demande de partir. Quand je lui ai demandé mon argent, elle est partie dans une pièce à côté et est revenue avec un couteau pour me poignarder.

Vous êtes vous aperçu que c'était un homme ?

Oui, en montant chez elle.

Et quelle a été votre réaction ?

Je voulais récupérer mon argent et partir.

Je ne comprends plus rien. Soit c'est elle qui veut mettre fin à la relation, soit c'est vous !

C'est elle au début. Puis moi quand j'ai compris que c'était un homme.

Elle vous a bien poignardé avec un couteau ?

Oui.

Vous pouvez vous rasseoir. »

José devant le tribunal. (Illustration : Pauline Dartois)

D'emblée, José met à mal la version d'Ahmet. Alors qu'elle rangeait l'argent dans sa botte, il s'est jeté sur elle, sans raison, avant de la « saisir au cou et au bras ». Et c'est une lime à ongles, et non un couteau, qui lui aurait servi à se défendre.

Un pronostic vital engagé à cause d'une lime à ongles

« Généralement, une lime à ongles se trouve au fond d'un sac. Comment arrivez-vous à vous en saisir, alors qu'on vous tient au bras et au cou ? s'étonne la présidente.

Elle n'était pas au fond de mon sac mais dans une petite poche.

Encore pire… Elle est grande comment cette lime à ongles ?

Comme un stylo, et à peu près 1 cm de largeur.

C'est quand même la première fois que le tribunal correctionnel voit une victime dont le pronostic vital est engagé à cause d'une lime à ongles ! Vous étiez debout ou assise lorsque vous avez porté les coups ? Je rappelle que l'on ne vous a jamais posé cette question, s'exaspère la présidente.

Je ne sais plus.

Vous mesurez combien, madame ?

1 m 83.

83 ! Non, non, non, se gausse-t-elle, ce n'est pas possible. J'ai peut-être des problèmes de vue mais pas à ce point là.

Je mesure 1 m 53, affirme l’interprète, qui se place juste à côté de José pour servir de repère.

Donc 1 m 68 à tout casser, jauge la présidente. Et vous ? demande-t-elle en se tournant vers Ahmet.

1 m 55 pour 69 kg, mais ça fait longtemps que je n'ai pas vérifié.

Même si ça fait longtemps, on peut espérer que vous fassiez la même taille (rires). On entre vraiment dans la quatrième dimension. Montrez moi le geste », demande-t-elle à José.

Stylo à la main, la prévenue mime deux coups sec horizontaux. « Ce geste est quasiment impossible à réaliser avec un objet plat telle qu'une lime à ongles. Il faudrait trop de force. Je n'ai plus de questions », conclut la présidente.

Le procureur. (Illustration : Pauline Dartois)

Le procureur coupe court aux lacunes de la procédure d'un ton monocorde : « Quelle que soit l'arme, les violences ont été commises et reconnues. En ce qui me concerne, le dossier s'arrête là. » Seule circonstance à prendre en compte : la dangerosité du métier de prostituée. « La prévenue, du fait de sa situation, est vigilante et sensible. Un coup peut partir sans qu'elle le veuille vraiment. » Il réclame un an de prison assorti du sursis simple.

« Cette enquête est faite de beaucoup d'incurie, une incurie crasse »

« On n'aurait pas passé deux heures à auditionner madame si le contexte n'était pas important », rétorque l'avocate de José. Elle tape à son tour sur l'enquête. La tâche de sang ? « Il y a un produit magique dans l'histoire de la criminelle qui s'appelle le BlueStar. » La version de la partie civile ? « On ne l'apprend qu'aujourd'hui ! Vous connaissez beaucoup de prostituées qui acceptent la fellation à 25 €, puis refusent et gardent l'argent ? Je pense que monsieur cache quelque chose. Cette enquête est faite de beaucoup d'incurie. Une incurie crasse. » Le doute qui entoure cette affaire doit profiter à l'accusé, dont elle demande la relaxe : « C'est un scandale cette institution, et ce n'est pas de la faute de ma cliente. »

Après une courte suspension, le tribunal suit les réquisitions du procureur. José repart libre.


(Les prénoms ont été modifiés)

— Félix Roudaut