« C’est trop tard, Nathalie, ta fille est morte »

Après son retour de Dordogne, où il avait passé le week-end pour s’éclaircir l’esprit et réfléchir à son couple qui s’effondre, Arnaud aurait souhaité discuter avec sa compagne, Nathalie, mais ne la trouvant pas, c’est lui-même et sa conscience qui s’effondrèrent dans une rage qu’il qualifia plus tard « d’absolue ». Lorsque le 11 novembre 2014, il franchit le seuil de leur immense demeure de Longpont-sur-Orge, une splendide bâtisse en « L », presqu’un manoir, il ne trouve que les deux jumeaux de Nathalie, Emma et Alexandre, des adolescents de 15 ans. Emma est seule dans sa chambre, Arnaud pose ses affaires. Alexandre rentre quelques minutes plus tard. Les deux adolescents s’installent dans la cuisine, Arnaud également. Emma se concocte une salade. « Tu veux des pâtes ? » lui demande Alexandre, qui mettait l’eau à bouillir. Arnaud accepte et s’installe au bar, tandis que les enfants s’assoient par terre, autour de la table basse, devant la télévision. Arnaud aimerait que Nathalie soit là, pour lui expliquer, lui parler encore une fois. « Mon but n’était pas de la convaincre, mon envie était de pouvoir communiquer à nouveau avec elle. J’étais parti pour lui expliquer cette intention », précise-t-il à la cour d’assises d’Évry. Il questionne les enfants, il veut leur avis sur l’état du couple. Que pensent-ils de la dernière discussion avec leur mère ? Alexandre esquive. Arnaud insiste. La grande agitation, qui alors l’habite, frappe Alexandre. « Il était répétitif, pas comme d’habitude. C’était vraiment bizarre ». Emma, qui est une jeune femme franche et pétillante, plutôt spontanée, lui répond enfin : « C’est fini avec maman. Tu n’as pas compris ? Elle ne reviendra pas. » Après coup, Arnaud estime que « ce n’était même pas méchant, comme façon de parler », seulement un peu direct, un tantinet effronté. Arnaud ne réagit pas immédiatement. L’afflux d’une rage soudaine, une force irrépressible lui fait perdre la conscience de lui-même, et, d’un seul coup, Arnaud sort l’arme de sa poche.

Et ce fut le début de quelque chose de désordonné, un pugilat chaotique. Il bondit sur Emma, l’arme en main. C’est un petit couteau qui se replie, qu’Arnaud a ramené d’un récent voyage au Cambodge. Alexandre s’interpose immédiatement et encaisse les coups à la place de sa sœur, qui s’enfuit et se réfugie à l’étage. Aux prises avec lui, Arnaud frappe frénétiquement le frêle jeune homme qui se débat, parvient enfin à s’extirper, déjà tailladé, court dans le couloir pour fuir hors de la maison, appeler à l’aide. Arnaud le poursuit. « Je me suis retourné et je l’ai vu, le couteau à la main, son visage exprimait la haine et la colère », raconte l’adolescent à la cour d’assises.

Alexandre court vers la sortie, mais, comprenant qu’il n’aura pas le temps de s’échapper, vire vers le bureau, retient de tout son poids la porte sur laquelle Arnaud tambourine. Il frappe la paroi avec son couteau qui traverse le bois et blesse profondément Alexandre, qui lâche prise. Le jeune homme se réfugie dans un grand fauteuil au fond duquel il se recroqueville, à la merci d’Arnaud, qui se jette sur lui, hurlant : « Vous ne m’aimez pas ! Vous ne m’avez jamais aimé – Mais si, Arnaud, on t’aime, je t’en supplie laisse-moi la vie ! » l’implore Alexandre en parant au mieux l’assaut. « Pour moi, j’étais mort, je me laissais frapper, mais c’était clair qu’il allait me finir », témoigne douloureusement Alexandre, qui narre avec émoi cette tragique cavalcade qui lui colle au souvenir. « Je ne me souviens pas avoir dit cela, tout était noir à ce moment là », ajoute Arnaud, toujours impuissant à comprendre l’effondrement mental qui l’atteignit ce jour-là. La présidente déplore : « Cela ne nous aide pas à comprendre votre passage à l’acte.

Mais il n’y a rien à expliquer !

Qu’est-ce qui se passe dans votre tête, à ce moment là ?

Rien, tout était noir.

Vous visiez la tête ?

Oui, je crois. »

Alexandre se tâte le dessus de la tête : « La lame, quand elle tape le crâne, c’est une sensation horrible, on dirait que ça croustille. » Il répète : « J’étais sûr qu’il allait me tuer, j’étais en position de défense, dans le fauteuil, et j’attendais. » Mais soudain, les coups cessent. La rage s’interrompt. « Je ne sais pas pourquoi, je devais penser qu’il était mort. Vu l'état dans lequel j'étais, il n'y a pas de raison logique pour que je m'arrête », tente d’expliquer Arnaud. « Je me suis levé, je suis allé dans le jardin, je me suis allongé près de la piscine. Dans un état de semi conscience, j’ai entendu un cri, des coups de feu, encore un cri », poursuit Alexandre à la barre, dans un état d’extrême nervosité. Ses bras moulinent par saccade. On y aperçoit de saisissantes cicatrices.

« Vous êtes dans une espèce de rage, dans un comportement animal ! »

La présidente peine à comprendre que la colère d’Arnaud ne cessât pas après qu’il se fut déchaîné sur le jeune homme. « Vous avez du sang sur les mains, la pression ne redescend pas un peu, là ? Surtout qu’Emma n’est pas à côté de vous, il a fallu que vous alliez la chercher – Je peux pas expliquer ! Je sais pas ! » geint-il en réponse. Il est 19 h 45, Emma, barricadée dans une pièce appelle sa mère : « Arnaud m’a fait mal au dos, Maman, je ne me sens pas bien, je crois que je vais m’évanouir. » Nathalie tente d’appeler Arnaud, mais celui-ci est occupé à charger son fusil de chasse avec des balles Brenneke, celles pour tirer le sanglier. C’est un funeste hasard qui a voulu qu’il choisisse celles-ci et non les balles de ball trap, rangées en dessous dans le sac, qui n’auraient certainement pas tué la jeune fille. La mère, en route vers la maison, ne « croit pas qu’il se passe quelque chose de grave ». De la salle de bain où il charge l’arme, Arnaud doit parcourir quinze mètres vers la salle de sport où se trouve Emma. Fusil à la main, il s’avance, tire dans la porte, deux fois, arrache la serrure. Il retourne à la salle de bain, charge l’arme, marche quinze mètres et tire sur Emma, dans le genou et dans la cuisse. Elle hurle et le supplie, il n’entend rien, assourdi non pas par les décharges du fusil mais par la fureur qui l’écrase. Elle se traîne vers la fenêtre mais c’est bien trop haut pour qu’elle saute. Il ne voit rien. La présidente répète : « Pourquoi vous acharner sur elle ? Cela peut donner l’impression que l’objectif, c’était Emma, qu’Alexandre n’était qu’un obstacle.

– Oui.

– Mais pourquoi ?

– Je voulais qu’elle se taise, je ne voulais pas accepter ses mots.

– Vous fuyiez la réalité ?

Vous n’êtes plus dans la réalité, vous êtes dans une espèce de rage, dans un comportement animal ! »

L’accusé ne parle plus que d’une voix plaintive et gutturale, entre deux sanglots. Son petit corps, enrobé d’un polo rayé, surmonté d’une tête carrée, est secoué de hoquets spasmodiques, et ses membres, ses lèvres tremblent. Sa mâchoire est contractée et ses yeux pleurent. « Je retourne à la salle de bain, je charge l’arme encore, dit-il en mimant le geste. Je reviens vers Emma, et alors je tire au hasard, je recharge, je tire de nouveau mais cette fois-ci, je vise. » Deux tirs, chacun mortel, dans le torse et dans la tête. Une photo projetée à l’audience montre le corps renversé d’une jeune fille vêtue de noir, la jambe droite repliée, la tête ensanglantée heureusement balancée en arrière – et donc invisible. La grande sœur d’Emma quitte tout de même la salle d’audience, en poussant des petits cris.

Il est 19 h 49, Arnaud a commis un massacre. Son téléphone sonne, c’est Nathalie. « J’ai posé une question, ils ne m’ont pas répondu. C’est trop tard, Nathalie, ta fille est morte. » Arnaud, toujours habité par l’extraordinaire confusion mentale qui a permis ce passage à l’acte, fuit. Il emporte 2 000 euros en espèces, un sac avec quelques affaires et démonte le fusil qu’il dépose dans le coffre de sa voiture. En partant, il hésite à abattre son chien, Floppy, qui vient lui lécher les pieds, mais le cabot décampe. Il roule, au hasard dit-il, puis se gare tout près du bout des pistes d’Orly. Il enfile son short et marche des heures au hasard, en état de choc, cherchant la volonté de se suicider. Il renonce, arrête un véhicule, qui est une ambulance. Ses occupants se souviennent à la barre d’un homme étrange. Arnaud demande : « Donnez moi une cigarette, et je vous dirai. » Il prend deux bouffées. « J’ai tué mes enfants, il faut appeler la police. » La présidente commente : « Plus qu’une interpellation, on peut parler d’une reddition », pense-t-elle. La cour d’assises d’Évry juge cet homme de 46 ans pour le meurtre d’Emma et la tentative de meurtre d’Alexandre. Il encourt 30 ans de réclusion criminelle.

« Instable, agressif, narcissique, possessif, manipulateur et alcoolique »

Arnaud raconte tout cela d’une petite voix lézardée par les pleurs, dans un récit entrecoupé de gémissements. C’est un homme désormais tout à fait éteint, tandis qu’il était naguère ce flamboyant commercial qui épatait le monde. Nathalie, la mère des victimes, le toise avec mépris. C’est une grande et mince femme brune de 44 ans, qui essuie les larmes de ses enfants et de leur père, Alexandre, Camille et Philippe. Il y a aussi sa sœur et son mari, qui lui tiennent l’épaule. Et cette avocate véhémente qui parle plus que tout le monde, couve ses clients, fait rempart dans le prétoire. Et puis, une cohorte d’amis garnit les bancs du public. À chaque réponse insatisfaisante de l’accusé, ils le houspillent du bout des lèvres. Certains ont participé à la « marche blanche », après les faits. Au tout début du procès, après l’appel des témoins, le vieux père d’Arnaud a quitté la salle, soutenu par une canne et par son autre fils, qui avait l’air abattu. Tous deux étaient dépités de ne pouvoir assister à l’audience car, appelés à témoigner l’avant-dernier jour, ils ne pouvaient assister au débat.

Tous les témoins, venus déposer dans le prétoire leur petite connaissance de l’accusé, l’ont rudement dépeint. Il est professionnellement brillant : cadre commercial, créateur et directeur d’entreprises, il est riche et respecté par ses confrères, en plus d’être apprécié de ses employés. Maurice est l’un d’eux, cité par la défense. Il décrit un patron attentif et prévenant, très arrangeant lorsque Maurice eut une « période difficile ». « Arnaud, c’était le côté social, le jour où le drame est arrivé, j’étais triste, je ne faisais que pleurer. C’était quelqu’un de gentil. » Son éloge est mal perçu sur l’estrade de l’accusation : « Vous ne pensez pas que c’est malvenu, ici ? Que c’est un peu disproportionné de dire cela, devant ces personnes (la partie civile), quand on sait ce qu’il s’est passé ? » Et Maurice s’en va, maladroit.

Il est remplacé par une cohorte d’anciennes amoureuses déçues, critiques, virulentes, méprisantes. La vie amoureuse d’Arnaud est plus chaotique, cahotant de conquêtes en compagnes, de relations éphémères voulues en espoir d’une longue vie commune. Le dossier est chargé de témoignages accablants de ses ex-compagnes : charmeur, séducteur, infidèle, il faisait apparemment peu de cas de ses relations féminines qu’il prenait plaisir à couvrir de cadeaux pour mieux les déconsidérer.

Virginia a rencontré Arnaud en 1991 à l’IUT, et l’a définitivement quitté en 2001. Leur relation fut rythmée par les ruptures épisodiques et les tromperies multiples d’Arnaud le « Don Juan », le « Libertin », dira de lui un ami du couple. C’est à son père qu’il acheta le fusil et les balles qui tueront Emma. Lui, ne s’en était servi que pour pratiquer, à quelques reprises, le ball trap.

Karine fut son amante durant quatre mois de l’année 1999. Elle le quitta rapidement sans qu’il n’en fasse grand cas. Elle apprit plus tard qu’Arnaud eut un épisode psychotique après leur rupture, à la suite duquel il fut brièvement hospitalisé en psychiatrie.

Beaucoup de ces femmes usent du terme « humilier ». Anna, qu’il a fréquentée entre 2003 et 2005, le dit « menteur, manipulateur et pervers narcissique », lui prêtant des fantasmes sexuels selon elle « malsains » et un instinct destructeur. Elle va jusqu’à le qualifier de « maléfique, avec son petit rire sardonique », et dit avoir été détruite par cette relation, mais ce témoignage très à charge n’a pu être réitéré devant la cour d’assises, Anna ayant refusé de venir. Anne-Laure (2005-2008), a mis fin à leur relation qu’elle a qualifiée de « banale ». Toujours dans la démonstration, Arnaud, pour la reconquérir, a balisé le chemin qu’elle empruntait de petits mots d’amour, et déposait des bouquets de fleurs sur son pare-brise. Elle décrit un homme « ultra maniaque, ultra manipulateur ». « Il était très, très dur, très autoritaire avec les femmes, qu’il ne respectait pas, il les traitait comme une voiture », atteste un témoin, ami du couple Arnaud-Nathalie. Toutes le décrivent avec les mêmes mots, jusqu’à sa belle-sœur, qui évoque un homme « imbu de lui-même, profondément égocentrique, toujours dans la démesure, instable, agressif, narcissique, possessif, manipulateur et alcoolique ».

« J’ai toujours consommé beaucoup d’alcool, ça me mettait dans un état d’excitation et de colère », concède-t-il. La moitié de ses fréquentations l’ont dit alcoolique, alors que pour l’autre moitié, il ne s’agissait que d’une appétence pour les apéritifs arrosés. « Qu’est-ce que vous y cherchiez ?, l’interroge la présidente. – L’apaisement. – Vous voyez, c’est le contraire qui s’est produit. » Arnaud buvait tous les jours une quantité trop importante pour que cela soit acceptable, mais pas assez pour en faire un ivrogne éructant, un soûlard ronflant. « Je ne l’ai jamais vu ivre, mais sous l’influence de l’alcool », ont répondu tous les témoins aux questions de la présidente. Arnaud tenait très bien l’alcool, c’est un fait, mais il l’avait mauvais. Ça le rendait agressif. Il avait des mots, des insultes. Parmi les amis du couple, plusieurs ont décrit un tyran domestique, irascible, toujours dans la démesure et dans l’outrance, capable de s’emporter et de saper l’ambiance d’un repas par des réflexions blessantes. L’infatué macho, généreux au grand cœur, se changeait en roitelet de salon après quelques verres de vin. Tragiquement duplice.

« Les derniers temps, il avait basculé, il n’était plus du tout dans la réalité classique de la vie »

Entre Arnaud et Nathalie, il y avait quatre ans que cela durait, mais depuis plusieurs mois, leur relation s’étiolait. Aux policiers, Nathalie a même concédé que, « avec Arnaud, ça a toujours été compliqué ». Arnaud et Nathalie emménagent avec les trois enfants de cette dernière, Emma et Alexandre, deux jumeaux nés en 1999 et Camille, de deux ans leur aînée. Leur père, Philippe, qui vivait non loin d’eux dans les Yvelines, perçoit cet éloignement avec un peu d’inquiétude. Il raconte à la cour « l’emprise » d’Arnaud sur son ex-épouse, qui, alors que leur relation était restée excellente après leur divorce, lui enjoint soudain de ne plus lui écrire, de ne plus l’appeler. « Un jour, je reçois une lettre m’informant que les enfants avaient été changés d’école, sans que l’on en ait discuté avant. » Plus tard, une convocation du juge aux affaires familiales l’informe que Nathalie veut l’empêcher de voir Camille. Lorsqu’il se rend à leur domicile, Arnaud le menace, se montre belliqueux. « Mais moi, je voulais juste voir mes enfants. » L’entente d’Arnaud avec Alexandre est bonne, avec Camille, excellente. Emma se méfie de lui. Elle est facilement taquine, intransigeante sur son attitude exécrable, très lucide sur les vices qui le rongent. Tout cela pique l’orgueil de ce conducteur de Maserati, qui supporte peu la critique.

Le couple d’Arnaud et Nathalie tangue sans cesse ; ils emménagent à Longpont-sur-Orge, une commune très excentrée de l’Essonne, loin de Paris. Arnaud est jaloux, oscille entre une attitude odieuse et celle d’un amoureux dévoué. « C’est un individu sinusoïde, cyclothymique, sa relation avec Nathalie pouvait passer de ultra douce à ultra violente. » L’homme qui expose cela à la barre est plus qu’un ostéopathe : c’est un thérapeute du corps et de l’esprit. Un confident pour Nathalie qui l’est devenu pour Arnaud. Il écoute, il conseille, oriente vers un spécialiste si besoin. Ce qu’il avait fait pour Arnaud. « Les derniers temps, il avait basculé, il n’était plus du tout dans la réalité classique de la vie. » La détérioration nerveuse d’Arnaud s’est accélérée au mois de mars 2014, lorsque Nathalie a fait une fausse couche. Cet événement l’a bouleversé. Il raconte ce drame avec une voix chevrotante et un air misérable qui, une fois de plus, agace l’avocat général – qui trouve cela grotesque, larmoyant, apitoyant. Arnaud ne comprend pas : « Vous m’avez demandé de parler de moi, je vous raconte. – Soyez plus dans l’analyse que dans la description », lui demande la présidente. Pourtant, Arnaud voudrait parler de chaque seconde de la courte vie du nourrisson, de sa mort, du petit cercueil et des obsèques.

Ce récit confirme l’opinion de tous les observateurs de l’époque : cette fausse couche l’a beaucoup affecté. « Il n’était plus que l’ombre de lui-même », a dit un ami. Ses emportements vont croissant, son irascibilité devient insupportable à Nathalie qui un jour de septembre 2014 saisit au vol une phrase lancée par Arnaud lors d’une énième colère : « Nathalie, ça ne peut plus continuer comme ça – Tu as raison, ça ne peut pas continuer », lui répond-elle, et elle le quitte. Mais Arnaud se ressaisit, arrête de boire, et arrache une dernière chance, qu’il gâche en quelques jours – ils avaient fêté leurs retrouvailles autour d’une bonne bouteille. L’esprit d’Arnaud décroche. Il va voir l’ostéopathe thérapeute qui répétera à la barre avoir noté le basculement, puis il file voir ses amis en Dordogne, qui se souviennent d’un homme abattu au visage particulièrement grave et fermé. Puis, le retour à Longpont, et la phrase d’Emma : « C’est fini, elle ne reviendra pas. »

« La relation avec la mère semble avoir été source d’insécurité affective »

Il apparaît à la lecture de l’expertise psychiatrique de l’accusé que ce n’était peut-être pas Emma qu’Arnaud visait, mais sa mère, Nathalie, dont il ne pouvait supporter la perte, et qu’il a voulu supprimer quand elle s’est, pour de bon, dérobée à lui. « Meurtre par déplacement d’objet », c’est le terme. Arnaud n’a su comprendre Nathalie et sauver son couple, il n’a su comprendre ce qui n’allait pas chez lui, « alors à défaut de se comprendre, il s’est jugé », observe l’expert psychiatre Daniel Zagury. Le docteur élimine tout déséquilibre psychopathique chez un sujet quadragénaire sans antécédents judiciaires, qui ne présente aucune des caractéristiques habituelles du déséquilibre, notamment le besoin de transgression, de défi, de révolte contre la société. L’expert décrit l’accusé en personne vulnérable, narcissiquement fragile, « qui ne semble pas avoir accès à l’ambivalence des sentiments, à la nuance, à la gradation des réactions. Il paraît clivé. Ou bien tout est banal, ou bien tout explose. Les actes qu’il a commis s’inscrivent sur le fond de menace d’abandon catastrophique. » Il ajoute : « Si son récit autobiographique est dominé par la banalité, la relation avec la mère semble avoir été source d’insécurité affective. »

La mère d’Arnaud est morte en 2009 de la maladie d’Alzheimer, d’une lente et douloureuse agonie. Leur relation fut bonne, même fusionnelle, quoique marquée par une constante provocation de part et d’autre. Le père d’Arnaud a insisté : « Arnaud est un provocateur, avec sa mère ils se chamaillaient tout le temps. Mais ils étaient très, très proches. » L’origine de la faille narcissique de l’accusé se trouverait dans cette relation, mais quel traumatisme en fut l’origine ? Le père ne sait que dire, le frère non plus. Son enfance fut idéale, c’est ce qu’il a décrit sans ambages au début du procès. Pourtant, à la fin de son interrogatoire sur les faits, alors que l’avocat général, à la suite de la présidente, cherche le « pourquoi », Arnaud, qui tergiverse, concède avoir quelque chose à dire de ses souffrances enfouies. « Mais par pudeur, je n’ai pas le droit d’expliquer. Ils ne peuvent pas entendre, pas avec toute la souffrance qu’ils ont. » La présidente insiste : « La cour et les jurés vont vous juger, nous avons besoin de savoir où vous en êtes. » Arnaud parle de sa thérapie, en prison, pour chercher l’origine de son trouble. « Il fallait que je remonte à mon enfance. Avec ma mère, on a toujours été dans la contradiction. M’a-t-elle abandonné ? Non. Elle ne m’a jamais maltraité. Alors pourquoi avais-je ce sentiment de vouloir lui rentrer dedans ? Les mois ont passé. Je me suis souvenu. Lorsque j’avais 2 ans, une nourrice m’a gardé. C’est de plus en plus clair, maintenant. Cette personne-là m’a humilié. » Sur insistance ultérieure de la cour, l’accusé révélera la nature de ces humiliations. La nourrice l’obligeait à déféquer et uriner dans des endroits inappropriés, et se moquait de lui. « Ma mère ne s’est pas rendu compte que son enfant souffrait. Elle m’a abandonné, et ça je ne peux pas le supporter. » Son avocat, très discret face à la douleur débordante des victimes, complète ses propos : « Ce qu’il a vécu en bas âge a contribué à sa faille, le tout était gardé tout au fond de lui. L’alcool servait à apaiser cette tension mais aussi à la réactiver. Tout cela est étonnamment banal. »

« Ce qu’il a fait est tellement terrible que c’est à la limite de l’humanité »

De l’autre côté de la cour, un avocat général attend. Cette introspection semble l’ennuyer, ou plutôt elle ne le concerne pas. Et pour cause, il n’y croit pas : « J’ai trouvé ça pitoyable de pleurer sur votre nombril en s’apitoyant sur un bébé que vous n’avez pas connu, face à une famille que vous avez massacrée », décoche-t-il en début de réquisitoire. « Les larmes qu’a pu avoir monsieur, elles sont passées sur moi comme de gouttes de pluie sur les plumes d’un canard. Ce qu’il a fait est tellement terrible que c’est à la limite de l’humanité », tonne-t-il gravement. Il se trouve que le magistrat est déçu par le niveau de repentance affiché par l’accusé. Il ne le trouve pas suffisamment sincère dans ses mots, trop retenu dans l’affliction. « Sur ce point, le met en garde le Dr Zagury, il faut faire très très très attention aux remises en question artificielles. Dans cette même cour d’assises, en 1987, un certain Michel Fourniret a fait pleurer tout le monde. » Il ajoute : « tout le monde n’a pas accès à "l’armure qui se fendille", le fait de craquer et de libérer son émotion ».

En 1987, Michel Fourniret a été condamné à sept ans de prison, dont deux ans assortis d'un sursis avec mise à l'épreuve, pour viol et agressions sexuelles sur mineurs. Il assassinera 8 femmes après sa libération, faits pour lesquels il sera condamné à la perpétuité en 2008.

L’avocat général, le voici féroce et intransigeant – pour étayer sa thèse : celle de l’assassinat et de la concomitance des crimes. C’est une question qu’il veut ajouter, à laquelle la cour et les jurés devront répondre : Arnaud a-t-il prémédité son action ? C’est ce qu’avait pensé la juge d’instruction, avant que la chambre de l’instruction ne requalifie le crime en meurtre. Par ailleurs, l’accusé a-t-il commis le premier crime – tentative de meurtre sur Alexandre – pour préparer le second – le meurtre d’Emma ? En d’autres termes, y a-t-il une connexité entre les deux faits ? Si la cour et les jurés retiennent, in fine, l’une au moins de ces circonstances aggravantes, la peine encourue est portée de 30 ans à la réclusion criminelle à perpétuité.

Les articles 221-3 et 221-2 du code pénal sont des circonstances aggravantes du crime d'homicide volontaire. Lors d'un procès criminel, les parties peuvent demander à la cour d'assises qu'elles soient débattues lors du délibéré.

Alors, l’avocat général va livrer un scénario, qui, selon lui, établit que l'accusé a tout préparé. Arnaud rentre de son week-end, Nathalie est absente. S’est-il rabattu sur Emma par déception, ou l’enfant était-elle sa cible initiale ? « Le Dr Zagury a parlé d’un crime passionnel par déplacement, ça veut dire : "Si je veux lui faire du mal, à la maman, je lui prends ce qu’elle a de plus précieux." C’est son ultime maltraitance. » Alors, selon l’avocat général, il enferme Floppy dehors, car un dogue allemand pourrait contrarier sa violence envers les enfants. Puis il se jette sur Emma avec un couteau, « qu’il avait dans la poche, qu’il a sciemment conservé sur lui après l’avoir gardé tout le week-end, alors qu’il a déposé ses autres affaires en rentrant ». Ce couteau a suscité maints bavardages : l’a-t-il conservé sur lui à dessein, comme le prétend l’accusation ? Est-il resté dans la poche d’Arnaud, sans qu’il s’en préoccupe, jusqu’au moment fatidique, ainsi que l’explique la défense ? Les jurés devront trancher. Ils devront également se faire une idée sur le choix d’Arnaud de charger son fusil avec les balles les plus puissantes – un geste mécanique selon lui : il a pioché au hasard dans le sac. Ils devront également se poser la question du nombre de tirs : pourquoi viser le genou et la cuisse avant de tirer les coups mortels ? Arnaud prétend qu’il a tiré « au hasard », l’avocat général est persuadé qu’il a voulu l’immobiliser avant de l’achever. Il pense même qu’il a voulu la faire souffrir, et qu’il n’a jamais eu l’intention de se suicider. Pourquoi avoir emporté 2 000 euros en espèce ? Par réflexe, prétend-il, mais le magistrat pense qu’il voulait s’enfuir. D’ailleurs, il a enfilé un short, preuve qu’il voulait se rendre chez son meilleur ami au Cambodge. Et il a garé sa voiture à quelques mètres du bout des pistes d’Orly. « Mais c’est idiot, c’est à plusieurs kilomètres de l’entrée de l’aéroport. Et si j’avais voulu m’enfuir, j’aurais pris mon passeport », répond Arnaud. Justement ! « Ce fut son erreur. Quand il s’est rendu compte qu’il a oublié son passeport, il a décidé de se rendre. » Sinon, il en est persuadé, il aurait pris l’avion. La preuve irréfutable est cette connexion internet, effectuée depuis le smartphone d’Arnaud, un instant avant qu’il se débarrasse de l’appareil. Arnaud n’a aucun souvenir de cette connexion, « probablement que j’ai ouvert Internet par mégarde, mais je n’ai fait aucune recherche », assure-t-il. L’accusateur n’y croit guère : « Vous êtes allé consulter les horaires d’avion », lance-t-il plein d’aplomb. Il n’a hélas aucune URL à fournir pour étayer cette ultime saillie.

Il entame alors une courte réflexion sur la peine. Très détendu : « La perpétuité, ça ne veut rien dire, parce que dans notre système, elle n’existe pas. » Comme s’il hésitait, il finit par proposer deux peines : ou alors la réclusion criminelle à perpétuité, avec 22 ans de sûreté, ou bien 30 ans de réclusion criminelle, mais avec une période de sûreté fixée aux deux tiers de la peine. C’est au choix, mais « il faut que ça fasse au moins 20 ans de réclusion effective », prévient-il. Car, conclut-il, plus solennel : « Le jour où il sortira, ils (il désigne d’une manche tremblante la famille éplorée) ne seront plus libres. »

Cette démonstration implacable a succédé à une longue péroraison larmoyante pendant laquelle l’avocate des parties civiles a campé avec passion la famille qu’elle représente, peignant tour à tour chaque personnage. La diffusion de photos et vidéos de vacances, d’une vidéo montrant Emma et Camille chantant la « chanson du verre en plastique », ont donné vie à cette « famille idéale », dont le joyau a été sauvagement assassiné par l’accusé, que l’avocate n’a cessé d'accabler tout au long de l’audience. Le père des enfants, lorsqu’il fut interrogé, a sobrement et tristement résumé la situation : « Ma petite fille que j’aurais dû défendre est aujourd’hui au cimetière, elle dort dans un cercueil. Alexandre est en colère, il a la rage en lui, car on lui a pris sa sœur. Et la grande est à l’hôpital, elle pleure tout le temps, elle n’y arrive pas. » Camille, psychologiquement éprouvée, enchaîne les séjours à l’hôpital.

« Vous pensez qu’il est insensible à la douleur ? »

Elle n’a pas voulu assister à la plaidoirie de la défense. Tout en retenue, préférant le silence face à la tempête de questions venant de l’autre banc, l’avocat d’Arnaud, un sexagénaire au regard courroucé et à la voix sourde, s’est insurgé toute la semaine contre la véhémence de sa consœur et l’insupportable « mépris » qui, selon lui, a pesé sur la défense. « J’en ai assez que l’on dise, par des biais insidieux, que c’est un menteur ! » Il attaque la posture « morale » de l’accusation : « Moi aussi, je représente la société, et qu’on ne vienne pas dire que je ne suis pas libre, car lié à mon client », prévient-il. Puis il reprend les arguments d’Arnaud, en les liant pour les dérouler : le chien, Floppy, était déjà dehors, le petit couteau était « oublié » dans une poche, et le choix des munitions, un « malheureux hasard », qui s’explique par le fait que les munitions de ball trap étaient mieux rangées, dans des boîtes, tandis que les Brenneke étaient en vrac dans le sac. Et les coups de fusil ? « On a inventé dans ce dossier qu’il a voulu faire souffrir Emma, comme si tout cela ne suffisait pas, tout ça parce qu’il faut l’accabler à tout prix, à vil prix ! » s’égosille-t-il. Il réfute l’assassinat : « Quand on parle de préméditation, il s’agit d’un concept de droit. L’acte doit être mesuré, réfléchi, conçu à l’avance, pas sous le coup de la fureur. » Du crime, sa plaidoirie glisse vers son client. « Un crime, aussi odieux soit-il, est nécessairement en rapport avec celui qui l’a commis, ou alors il est dément. » Il rappelle le traumatisme de l’enfant et le rapport à la mère, qui est la cause, selon lui, du passage à l’acte. Le « pétage de plomb lorsque le désamour de sa femme et l’irréversibilité de sa décision viennent se télescoper avec ses pires craintes inconscientes : le désamour et l’abandon. » Aux jurés, enfin : « Est-ce que vous pensez vraiment qu’il faut qu’il ait 30 ans pour qu’il comprenne ? Vous pensez qu’il est insensible à la douleur ? » C'est fini. Arnaud s’excuse une dernière fois : « Jamais je n’assumerai, jamais je ne me pardonnerai, je ne peux qu’exprimer un regret profond, une pudeur, une décence vis-à-vis de la partie civile. On ne pardonne pas un crime comme ça. » La cour d’assises d’Évry l’a condamné à 25 ans de réclusion criminelle.

— Julien Mucchielli