« C’est pas un Molotov, c’est un truc de dessins animés »

Rex Kazadi, le secrétaire général du Ba Patriotes Ya Kongo (BPK), un parti politique congolais proche de l'opposant Étienne Tshisekedi, l'avoue sans problème au tribunal de la 12e chambre correctionnelle de Paris : oui, il a bien participé à l'attaque de l'ambassade de la République démocratique du Congo (RDC) à Paris à coups de cocktails Molotov et de pavés ; oui, il a bien fabriqué les dits cocktails Molotov ; oui, il a bien diffusé une vidéo de l'attaque sur YouTube. Plus que l'avouer, il assume parfaitement ses gestes, comme la plupart des six autres prévenus : « Il y a la partie politique et il y a la partie droit commun. La partie droit commun, nous la reconnaissons totalement. »

En septembre 2011, après la mort de trois manifestants en RDC, une soixantaine d'exilés se retrouvent dans un bar à porte de la Chapelle. Certains souhaitent une action violente : « Il y avait un précédent, les Congolais avaient brûlé la maison de l'ambassadeur à Londres », note Rex Kazadi. Alors des membres du BPK, de la Jeunesse consciente congolaise, du Mouvement des patriotes et du Mouvement des combattants, ont voulu faire pareil à Paris.

« Je partage votre avis, ce n'était pas la meilleure solution », répond Rex Kazadi à l'assesseuse. En tout, l'attaque n'aura fait que trois carreaux cassés, 3 m² de sol brûlé, et une grosse frayeur au gardien du bâtiment, indemne. Ces quelques cocktails Molotov pourraient leur coûter très cher à tous : par chance, la qualification d'acte terroriste a été abandonnée, mais ils risquent quand même jusqu'à 10 ans de prison pour dégradation par incendie.

« Nous voulions répondre à la barbarie du régime de Joseph Kabila »

« Nous voulions répondre à la barbarie du régime de Joseph Kabila [actuel président de la RDC], explique Rex Kazadi. Nous sommes le seul pays au monde à avoir perdu 6 millions de personnes dans un conflit depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes la capitale mondiale du viol. » Il parle de ces tabassages d'opposants en France, des plaintes qui n'aboutissent pas, immunité diplomatique oblige : « Quel scandale ce serait si les gens de l'ambassade de France au Congo tabassaient des français. » Mais le tribunal veut recentrer le débat sur les faits : « On n'est pas sur le génocide au Congo. Je refuse de faire la même erreur que la dernière fois. » Car l'assesseuse connaît bien le BPK et les différents prévenus : un précédent procès les voyait accusés de jet de cocktails Molotov sur l'ambassade du Rwanda.

Les faits ? Rex Kazadi les résume sans problème : « On n'avait pas de mèche, alors mon ami Serge m'a passé une taie d'oreiller qu'on a déchirée. On a mis les bouts dans les bouteilles de bière qu'on avait bu toute la soirée. Nous avons mis les cocktails Molotov dans la voiture et nous sommes partis pour l'ambassade. – Ça paraît un peu compliqué de faire ça sur un trottoir la nuit, se méfie la présidente. Pour remplir régulièrement des bouteilles avec du liquide, ça paraît difficile. »

« Nous sommes dans les pas du général de Gaulle »

Les autres prévenus sont actifs parmi les exilés congolais parisiens, dans des mouvements politiques ou des associations humanitaires, et ne font pas mystères de leurs opinions : « Nous avons un président qui, pour moi, s'est allié avec le président rwandais pour massacrer le peuple congolais. Nous sommes dans les pas du général de Gaulle. »

Tous minimisent leur implication : « Ça date de quatre ans quand même. Moi je me rappelle juste avoir jeté un pavé. » A les entendre, c'est à peine s'ils ont vu un cocktail Molotov ce soir-là. « Si j'avais eu des tomates, j'aurais lancé des tomates », prétend l'un d'eux.

« C'était pas des pavés, c'était des cailloux, explique un autre.

– De 10 cm d'arête ? s'étonne ironiquement la procureure.

– Moi j'appelle ça une pierre, ou un caillou, ou une roche, mais si, à cause de la forme, vous appelez ça un pavé… »

De gauche à droite, l'assesseuse, la présidente, un prévenu. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Le sixième prévenu énerve l'assesseuse. « Franchement j'aurai dû vous prendre au début, je sais pas pourquoi j'ai fait ça », peste-t-elle. A chaque question, il répond du tac-o-tac : « Comment ? » Les autres prévenus se marrent : « C'est un tic », expliquent-ils en cœur avec l'assesseuse. « Quand on vous demande comment s'est passé l'attaque de l'ambassade, vous répondez – c'est tellement vous : "C'était le bordel", continue-t-elle. A l'instruction vous reconnaissez avoir jeté un cocktail Molotov. pourquoi l'avoir tu aux policiers ?

– Parce que je pensais que c'était plus grave que de lancer un pavé.

– Vous n'aviez pas tort… Vous l'avez allumé comment ?

– Je l'ai allumé… avec du feu. »

Et la salle éclate de rire.

« Oui… vous l'avez pas allumé avec du silex ?

– Non, avec un briquet que j'avais sur moi. »

Epuisée, l'assesseuse passe au prévenu suivant.


Réquisitoire et plaidoirie par Félix Roudaut

Le lendemain, l’avocat de l’ambassade ne jette pas la pierre aux prévenus. Lui aussi issu de la diaspora, il évoque sa jeunesse d’étudiant à Paris : « À l’époque de Mobutu [président du Zaïre, l'ancien nom de la RDC, de 1965 à 1997], c’est nous qui manifestions devant l’ambassade. » Pour autant, il condamne les dégradations : « Si on ne s’entend pas avec ses frères et sœurs, on va détruire la maison familiale ? » Filant la métaphore, il accorde le pardon aux prévenus, au nom de la RDC, qui se bat pour que « toutes ses filles et tous ses fils se mettent à dialoguer ». Il demande un euro symbolique. Soulagement dans la salle.

Résistants vs terroristes

La procureure brise la décontraction générale. Derechef, elle fait écho aux attentats du 13 novembre, six jours auparavant. Regrette l’abandon au stade de l’instruction de la qualification terroriste. Le recours à la violence, sa légitimation, la propagande sur les réseaux sociaux et les actions allant crescendo rapprochent le BPK, par ses procédés, d’un groupe terroriste. « Je ne veux pas verser dans la démesure et l’outrance au prétexte que la situation est extrêmement critique », tempère-t-elle. Elle exhorte le tribunal à prendre conscience de son objectif : « Allier humanité et fermeté. »

Pour chaque prévenu elle réclame une peine d’un à deux ans ferme, aménageable. La sanction la plus sévère pour le seul Kazadi, chef assumé qui reconnaît avoir écarté toute action pacifique. « Il l’a dit lui même : si Kabila venait à modifier la Constitution pour pouvoir se faire réélire, il n’hésiterait pas à recommencer en France. » Propos qui déclenchent un brouhaha hostile dans la salle.

« Que faisait-il sinon dire "Aux armes citoyens" ? »

« Aujourd’hui se lèvent des voix qui se montrent solidaires du peuple français, plaide l’avocat de Kazadi. Que chantent-ils ? "Allons enfants de la patrie". Est-ce un simple morceau de musique, ou est-ce que ça a du sens ? » Son client menaçait de persévérer si Kabila modifiait la Constitution ? « Que faisait-il sinon dire "Aux armes citoyens" ? » Après les mots durs de la procureure, l’avocat tente de réhabiliter Kazadi et ses coprévenus, de les faire passer de terroristes à des résistants, qui ont choisi « une mauvaise action pour une bonne cause ». L'avocat moque le tribunal, aveugle sur les situations insupportables qui existent dans le monde. « Aujourd’hui, c’est la Syrie. La mode est dans ce coin de l’univers. Ce sont des pauvres gens. Mais les Congolais, tout le monde… – …s’en fout », complète une femme dans la salle

« "Comment moi je résiste, comment moi je ne suis pas un collabo ?" se demandait Kazadi », face à un pays qui compte des milliers de morts et de femmes violées. Sur les cocktails Molotov, il relativise : « Prendre une bière, mettre de l’alcool et une mèche, c’est pas un Molotov, c’est un truc de dessins animés. » Certes ce n’est pas bien, mais le Kazadi d’aujourd’hui, que l’avocat compare volontiers à Mandela, a compris. Si le tribunal venait à le condamner, « ça reviendrait à lui dire : votre combat ne nous intéresse pas. Votre monde n’existe pas, ne nous concerne pas. » Il réclame une peine d’un tout autre quantum et d’une toute autre nature, qui se rapprocherait du rappel à la loi. Sa plaidoirie est applaudie par un public vite rappelé à l'ordre.

« Il ne faut pas nous comparer à ces animaux, conclut Rex Kazadi, faisant référence aux auteurs des attentats du 13 novembre. Nous nous battons pour, pas contre. Nous voulons chez nous, ce que vous avez dans votre admirable pays. »


Un mois plus tard, le tribunal rend sa décision : « Les faits sont graves, nonobstant que les dégâts ont été somme toute limités. Les peines tiennent compte du contexte. » Rex Kazadi est condamné à 18 mois ferme. Les autres à entre cinq et 12 mois. Tous « sans mandat de dépôt, bien entendu », précise l'assesseuse. Ils doivent, solidairement, un euro à l'ambassade.

« Si on m'empêche de rentrer en RDC, comment je pourrai participer au processus électoral ? s'inquiète Rex Kazadi à sa sortie. Je ne peux pas me permettre de rester sur le territoire français. » Il espère pouvoir aménager sa peine pour participer « aux premières élections apaisées de la RDC ».

— Cosme Buxin