« C’est pas des conneries, c’est des délits ! »

« Affaire n° 11 ! » chante l’huissier. C’est Bakary qui se lève, tout à gauche du box. Trentenaire costaud vêtu d’un épais manteau noir à capuche fourrée, il décline vite fait son identité trop près du micro, puis recommence distinctement et écoute la présidente relater les faits qui lui valent d'être prévenu en comparution immédiate.

Bakary roulait à 140 km/h sur le périphérique, tard le soir. Sa voiture vire sans clignotant, les policiers le suivent et l’arrêtent. « Je lis le procès verbal : ça sentait fort l’alcool et vos vêtements étaient en désordre. » Bakary est en récidive.

La présidente l’interroge : « Pourquoi avoir refusé de remettre les clefs aux policiers ? – J’ai eu peur, j’ai pas compris. – Peur de quoi ? Peur de l’alcool ? – Je sais pas, sur le moment… »

Court temps d’arrêt, puis c’est reparti : « Vous êtes titulaire du permis ? – Oui. – Ça tombe bien, vous savez pourquoi ? Il est où votre permis ? – Ben, il est ici. – Oui, et alors ? J’en fais quoi, je le prends ? J’en ai déjà un, j’en ai pas besoin de deux. Alors ? Alors ça veut dire que le tribunal ne peut que constater son annulation. »

La présidente. (Illustration : Émilie Oprescu)

La présidente note que si le premier éthylotest indique 0,5 mg par litre d’air expiré, le second passe à 53 mg. « Ça veut dire que vous êtes en phase ascendante. – Oui, je venais de boire, reconnaît-il. – Donc qu’est-ce qui vous pousse à conduire, vous alliez enterrer votre grand-mère, vous alliez chercher du travail ? – Je devais rendre la voiture, répond un Bakary quinaud. – C’est pas votre problème, le propriétaire, il s’en débrouille, vous n’avez pas à conduire bourré, objecte la magistrate. Et vous avez bu combien ? – Trois verres de vodka Redbull. – Ah ! Et ça fait quoi ? Sept verres de vin. 11,5 % d’un côté, 40 % de l’autre, ben oui, faut faire le calcul. Et donc vous en pensez quoi ? » Bakary se redresse et souffle : « Franchement, c’est complètement stupide », tente-t-il. La présidente, au vol : « C’est surtout dangereux, la stupidité, je vous laisse l’apanage d'en convenir. »

« Je ne me fais aucune illusion ! »

Le prévenu est connu sous deux identités, puisqu’un jour, aux policiers, il a donné celle de son cousin. Vive remontrance de la présidente, pour qui – et Bakary en convient – « ça ne se fait pas ». La voilà maintenant qui feuillette le casier : « Il y en a trois pages, vous trouvez ça normal ? » Elle n’attend pas de réponse, égrène les condamnations, toutes sont liées à des délits similaires : « Vous vous expliquez beaucoup, mais vous comprenez jamais rien. Ça, c’est ce qu’on appelle un casier routier. »

Pas de répit pour Bakary, la présidente lui lance cette question : « Pensez-vous avoir un problème avec l’alcool ? – Honnêtement madame le juge, je… – Vous commencez tous vos phrases par "honnêtement". Je répète, avez-vous un problème avec l’alcool ? – Je conduis vraiment que… – Vous buvez que quand vous conduisez, c’est ça ? » cingle-t-elle.

Vient l’activité. « Vous travaillez ? – Là, je m’occupe de mon fils de 4 ans. – Donc vous êtes nounou ? Quels sont vos projets ? – Ben je voudrais redevenir chauffeur livreur et… - Avec quatre conduites sans permis ? Vous savez, je ne me fais aucune illusion, je ne me fais aucune illusion. » Elle hausse le ton : « Je ne me fais aucune illusion ! Des questions ? Madame le procureur, je vous écoute pour vos réquisitions. »

Une jeune femme brune se lève sur son estrade et : « Suite à la dangerosité effarante de ce comportement d’un homme qui n’a aucune situation… » Elle égrène ses antécédents et requiert 12 mois de prison dont six avec sursis mise à l’épreuve (SME) pendant deux ans, avec une obligation de se soigner et de rechercher du travail. C’est une autre jeune femme qui, en défense, se démène comme elle peut : « Je n’ai rien à dire sur les faits, mon client les reconnaît, mais il ne mérite absolument pas d’aller en prison. » Elle énumère à peu près toutes les alternatives, TIG, SME, ferme aménagé. « Ce dont il a besoin, c’est d’une force, mais surtout d’un cadre. »

Un dernier mot, Bakary ? « Je suis prêt à faire des TIG, j’ai plus l’âge de faire ces conneries. » La présidente tique : « Non, je vous arrête tout de suite, c’est pas des conneries, c’est des délits ! »

Ce sera la prison : 10 mois de prison, dont quatre ferme et six assortis d’un SME.

— Julien Mucchielli