« C'est donc la faute du psychologue ? »

Vendredi dernier, à Chalon-sur-Saône, Fabien V. voit un psychologue, dans le cadre des obligations d'un sursis mise à l'épreuve qu'il satisfait pleinement. La séance sera décisive si on en juge par ses effets, car le jeune homme, envahi par les propos du psychologue et leurs images associées, ne retrouve pas la paix intérieure. Le soir même; pas moyen de dormir, et lui qui, depuis 2015, se tenait sobre, va replonger et sortir « faire un tour » en voiture.

Parce qu'il est bourré, il manœuvre sans regarder dans le rétro et percute le véhicule derrière lui : le monsieur veut faire un constat, Fabien refuse et repart. Le monsieur attrape son numéro d'immatriculation, la police le trouve sans difficulté : Fabien est déjà sous main de justice, donc en état de récidive légale, avec 1,18 mg d'alcool par litre d'air expiré .

Il a 32 ans : la maturité de ses traits contraste avec l'indigence de ses réponses, sur le fond comme sur la forme. Il porte un blouson de toile mastic sur un pantalon bordeaux. Il n'est pas encore marqué par son intempérance, mais il l'est par sa souffrance. C'est un beau jeune homme au regard atone qui semble lesté de poids en béton.

« Avec le psychologue que j'ai vu vendredi, ça s'est pas bien passé, on a parlé de choses qui m'ont fait mal.

– C'est donc la faute du psychologue ?

– Ben, oui. »

Pourquoi ce délit de fuite ?

– Ben, j'ai eu peur, c'est tout.

– De quoi ?

Que ça recommence.

Quoi ?

– Ben, tout… »

« Tout » : trois condamnations à du sursis, et puis ensuite une incarcération, soit quatre mises à l'épreuve et autant d'annulations de son permis. Le Cpip pourtant trouvait son évolution positive en 2016, et le confirme en 2017, au point que le JAP est défavorable à une révocation du sursis. Une hospitalisation d'un mois en 2015 avait porté des fruits car « depuis, il est abstinent, dit Me  Halvoet, et sa famille le surveille, l'entoure. Mais quelque chose est venu réactiver l'addiction. »

Le Cpip (conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation) est chargé du suivi des détenus, en milieu carcéral et en milieu ouvert, pour veiller à réinsertion des personnes condamnées. Le rôle du JAP (juge d'application des peines) est de fixer les principales modalités de l’exécution des peines privatives de liberté ou de certaines peines restrictives de liberté, en orientant et en contrôlant les conditions de leur application.

« Il m'a dit : " À peine vous naissez qu'on vous met dans une petite boîte, une petite boîte comme la prison." »

Le tribunal est curieux de ce « quelque chose », c'est un des assesseurs qui y revient lorsque Fabien répète : « Pendant deux ans ça s'est bien passé, et puis vendredi j'ai vu le psychologue et ça s'est mal passé.

– Qu'est-ce qui s'est passé ?

– On a parlé, il m'a demandé si j'avais des frères et sœurs, j'ai dit non. On a parlé de ma naissance, je lui ai dit que j'étais né prématuré et qu'on m'avait mis en couveuse, et il m'a dit : "À peine vous naissez qu'on vous met dans une petite boîte, une petite boîte comme la prison." » Fabien esquisse une petite boîte avec ses mains. « Et ça m'a fait mal.

– Pourquoi ? C'est une phrase anodine, relance la juge sans qu'on saisisse si elle joue la provocation ou si elle ne veut ne rien entendre de ce qui lui est dit.

– Ben, la prison, c'est pas mon milieu. »

Non seulement la prison n'est pas son milieu, mais Fabien est tenaillé par la « peur profonde », explique son avocate, « de décevoir ses parents ». Le père à cet instant ravale ses larmes, la mère reste éteinte, le fils ne l'est plus, l'émotion le gagne, ses joues luisent de quelques sanglots.

« Ce n'est plus son intérêt qui prime »

Me Halvoet voudrait que le tribunal en entende quelque chose et lui permette de poursuivre des soins : « Lorsque son permis est annulé, celui-ci ne conduit pas, ne transgresse jamais. Annulez son permis suffisamment longtemps, il se fera à nouveau hospitaliser. C'est une dernière chance, il le sait, et il la mérite. » Elle rappelle l'avis défavorable du JAP à une révocation de sursis.

La procureur avait balayé d'un revers de main cet avis, « respectable » mais pas au point de le suivre. Elle taille à grands coups de serpe dans la lecture du dossier, une nouvelle petite boîte : « Dans la balance, ce n'est plus son intérêt qui prime, mais l'intérêt général. On nous dit que sa mise à l'épreuve se passe très bien ? Elle se passe bien formellement, mais il est dans le box encore une fois. »

Dans ces conditions, la décision tombe comme un fatum : huit mois de prison assortis d'un mandat de dépôt, et révocation du sursis à hauteur de trois mois. « Au vu de la gravité des faits et de votre parcours judiciaire, le tribunal vous condamne à 11 mois de prison. »

— Florence Saint-Arroman