« Ça vous dérange qu'on pense que vous êtes homosexuel ? »

« Tout allait bien. » Depuis le box des accusés, Eric raconte son enfance.

La violence constatée entre ses parents, la condamnation de son père pour coups et blessures ? « Non, ils ne s'entendaient pas, c'est tout. » Ses rapports avec sa mère ? « Ça va, normal. » Son placement dans plusieurs centres pour enfants maltraités ? « Je voulais partir de la maison. » Pourquoi ? « Je me sentais mal à l'aise. » Pourquoi ? « Qu'est ce que vous voulez que je vous dise ? Vous voulez que j'invente une réponse ? »

Tout allait bien. Le tribunal n'obtiendra rien de plus, jamais, de ce géant au regard doux qui observe la salle tristement.

Cet immense enfant de 29 ans, dont les épaules dessinent un mur, est accusé d'avoir tué gratuitement un visiteur du cimetière du Père-Lachaise, un passant qu'il ne connaissait pas, le 7 mai 2014.

Explosé, plus exactement : des morceaux de cerveau et de crâne ont été retrouvés à cinq mètres autour du cadavre, sur les tombes voisines.

Le président continue de l’interroger sur sa personnalité pour tenter de comprendre le geste dont on l'accuse, et qu'il nie malgré l'accumulation de preuves accablantes.

« Tout de même, quand vous aviez 13 ans, vous avez composé le 119, le numéro de SOS Enfants battus, ce n'est pas anodin. Pourquoi ? 

Je ne voulais pas rester, c'est tout.

Mais pourquoi ?

Je ne sais pas.

Un juge pour enfant a décidé de vous retirer de la garde de vos parents pour vous placer dans un centre, c'est bien que quelque chose de grave se passait ?

Non, je ne sais pas.

Est-ce qu'il y a eu des problèmes dont vous ne voudriez pas parler ?

Quels problèmes ? Je ne sais pas. »

Visiblement, répondre aux questions l'ennuie. Voici un innocent, incarcéré depuis plus de deux ans, qui ne souhaite pas se défendre, ni sur sa personnalité, ni sur les faits.

Quand il est placé dans un centre pour enfants, à 13 ans, les éducateurs notent qu'il présente des symptômes, des signes communs aux enfants victimes de violence sexuelle.

« C'est la première fois que j'entends ça... », dit-il.

Ceux qui s'occupent de lui remarquent « un garçon en grande souffrance, intelligent mais violent ».

« C'est eux qui disent ça. Pour moi tout allait bien. »

« Ce n'est pas interdit, hein ! Si vous étiez homosexuel, vous nous le diriez ? »

Tout allait bien, mais il se fait exclure de quatre lycées, rate son BEPC et entame à 16 ans une longue carrière judiciaire qui s'achève, provisoirement, dix ans plus tard derrière les barreaux, pour des faits de violence.

Alors, le procès continue malgré son mutisme. Parce qu'il y a une victime de 66 ans, un retraité passionné par les statues de Paris, qui tenait un blog sur lequel il diffusait ses photos. Il se rendait presque quotidiennement au Père-Lachaise pour servir de guide bénévole aux touristes qu'il rencontrait.

Le 7 mai, son corps a été découvert par un habitué des lieux. Le médecin légiste fait état d'un « véritable puzzle », d'une « multitude de coups extrêmement violents » contre un objet contondant, probablement le sol, ou la tombe voisine, celle de Dominique-Jean Larrey, l'un des inventeurs de la médecine d'urgence.

Il y a aussi, peut-être, sûrement, une autre raison aux visites quotidiennes de la victime dans ce cimetière. L'endroit où son corps a été découvert est un lieu de rencontre connu des homosexuels. En fouillant dans son ordinateur, les policiers ont découvert que le retraité menait une double vie, à l'insu de sa famille. C'est peut-être pour cette raison qu'il a été tué.

Le président continue d'interroger Eric : « Êtes-vous homosexuel ?

Non.

Ce n'est pas interdit, hein ! Si vous étiez homosexuel, vous nous le diriez ?

Non, je ne suis pas homosexuel.

Et vous en pensez quoi, de l'homosexualité ?

Rien. S'ils ne viennent pas vers moi, c'est bon.

Et s'ils viennent vers vous ? Ça peut vous énerver, vous rendre violent ?

Oui, comme tout le monde, potentiellement. »

L'avocat de la défense poursuit : « Ça vous dérange qu'on pense que vous êtes homosexuel ?

Oui.

Vous n'aimez pas en parler…

Ça ne me touche pas. Je ne suis pas homosexuel, ça ne me touche pas. »

Ce n'est pas par hasard que la question de l'homosexualité de l'accusé est posée. Depuis cinq ans, il fréquentait, presque quotidiennement, un lieu réputé pour ses rencontres homosexuelles. Il était bien connu des habitués, qui témoignent tous de « son attitude ambiguë », « sa fascination pour l'homosexualité, tout en prétendant ne pas s'y intéresser », « son homosexualité refoulée ».

Un des témoins indique qu'il a croisé Eric, un matin, dans le Père-Lachaise. Il était habillé comme d'habitude, en jogging. L'après-midi, il le croise à nouveau. Cette fois, Eric est habillé tout en blanc, il s'est teint les cheveux en blond. Quand il lui demande pourquoi, Eric nie être venu le matin : « C'est mon frère qui est venu ce matin, ce n'est pas moi. Moi, je suis Frédéric. » Et puis il ajoute, avec un sourire : « Est-ce que tu crois qu'il est gay, mon frère ? » Ce à quoi le témoin, qui se rend compte des problèmes d'Eric, lui répond : « Oui, je pense qu'il est gay… »

Est-ce parce qu'il refoulait son homosexualité qu'Eric s'est attaqué à un inconnu, dans le cimetière du Père-Lachaise ?

« Ça me fait perdre mon temps, je pourrais faire autre chose. »

Pour la fonctionnaire de police qui se présente à la barre, l'enquête fut rapide, sinon facile. Un habitué des lieux découvre le corps à 14 h 33. A 17 h 20, la brigade criminelle est sur place, elle interroge les témoins.

Très vite, plusieurs d'entre eux pointent dans la direction d'Eric : quelques minutes avant le crime, il était dans le cimetière. C'est un habitué qui vient depuis cinq ans, qui traîne. Depuis quelques mois, son comportement avait changé, il agressait des touristes, saccageait des tombes, faisait le « fou-fou », notamment des gestes obscènes.

En début de soirée, les policiers perquisitionnent le domicile qu'il partage avec son père. Ils le trouvent devant la télé, il ne s'est pas changé. Le bas de son pantalon et ses chaussures sont maculés de sang, le sang de la victime. Il est interpellé. Plus tard, on retrouvera son ADN sur la ceinture du retraité.

Interrogé par le président, il continue de nier : « Vous étiez au Père-Lachaise le jour des faits ?

Non.

Trois témoins vous ont vu, pourtant.

Non, je n'y étais pas.

Et votre ADN, sur la ceinture de la victime, et le sang ?

Non, je n'y étais pas. »

Visiblement las de cet interrogatoire stérile, la cour tente une autre approche : « Vous aviez des problèmes à cette époque ?

Non.

Vous aviez une petite amie ?

Non.

Est-ce que vous avez déjà couché avec une fille ? »

Pour la première fois, la seule dans ce procès, l'accusé vacille un peu, hésite : « Ça changerait quoi ? Je ne répondrais pas à cette question.

Et avec un homme ?

Je ne répondrais pas. »

Le président jette l'éponge. Eric, qui passait ses journées à circuler parmi les tombes, est devenu l'une d'entre elles. Quand l'avocate de la compagne de la victime lui demande ce que ça lui fait d'être accusé d'un meurtre, alors qu'il se prétend innocent, il répond : « Ça me fait perdre mon temps, je pourrais faire autre chose. »

« La vérité d'un homme, c'est d'abord ce qu'il se cache. »

Dans l'espoir de cerner un peu mieux les raisons qui auraient éventuellement pu pousser Eric au crime, la cour convoque sa famille à la barre : le père, la mère et l'une de ses petites sœurs. Le père s'avance en premier. Comme Eric, il a l'air gentil, il ressemble à Homer Simpson.

Son témoignage n'éclaire pas plus la vérité. Les violences dans son couple, avant la séparation ? « On se disputait. » Les placements d'Eric en foyer ? « Il voulait partir, il ne se sentait pas bien. » Est-ce qu'Eric avait un secret, quelque chose dont il ne veut pas parler ? « Je ne peux pas dire quelque chose que je ne connais pas, je ne vais pas inventer une histoire. »

Le jour des faits, il travaillait. Il est rentré chez lui à 15 h 30, Eric était devant la télé, parfaitement calme.

Maître Silva, l'avocat d'Eric, lui demande ce qu'il pense de l'homosexualité. « Je ne suis pas homosexuel », répond le père. « D'accord, mais qu'est-ce que vous en pensez ? », reprend l'avocat. « Rien, ça ne me regarde pas. » Est-ce qu'il lui est déjà arrivé de parler de sexualité avec son fils ? « Non, dans ma tradition, on ne parle jamais de sexe avec les enfants. » Est-ce qu'il a déjà traité son fils de pédé ? « Non, jamais. »

La mère d'Eric est tout aussi vague concernant l'enfance d'Eric. Pourquoi a-t-il appelé le 119 ? « Je n'en sais rien, je n'ai pas compris sa démarche. » Est-ce qu'elle avait peur de son fils ? « Non. » Pourtant, elle a porté plainte contre lui, pour des violences, en 2002. « Je ne me souviens pas du tout. »

Un rapport d'un psychologue fait état de la forte préoccupation d'Eric concernant son homosexualité, projetée sur lui par son père. La mère d'Eric confirme : « Oui, son père est homophobe, il traitait régulièrement Eric de pédé. »

La sœur, qui étonne la cour par le calme de ses déclarations, ne sera malheureusement pas beaucoup plus précise. Pourquoi son frère a appelé SOS Enfants battus ? « La situation familiale n'était pas apaisée. » Pourquoi ? « Il y avait une ambiance qui pouvait parfois être insoutenable. » Elle a également été placée en foyer : « Oui, je ne me sentais pas très bien. »

C'est sur ce vide total, sur ces déclarations familiales dont rien ne sort, que l'avocat-général entame ses réquisitions. Il convoque André Malraux : « La vérité d'un homme, c'est d'abord ce qu'il se cache. » La violence est le seul mode d'expression d'Eric. Il admet qu'il y a une part de mystère dans ce crime : « On ne saura jamais ni pourquoi, ni comment la victime est morte. » Mais il y a une certitude : « Les mains meurtrières qui ont fait ça, ce sont celles d'Eric. »

Il demande 20 ans de réclusion criminelle.

« Prenez garde de juger les gens sur leur mine », lui répond Jean de la Fontaine, par l'intermédiaire de Maître Silva, contraint de plaider l’acquittement de son client, malgré les preuves matérielles. Il tente de décortiquer le timing du crime et de démontrer qu'Eric n'a pas pu, matériellement, le commettre.

Dans sa plaidoirie, il évoque Patrick Dils, un innocent qui, comme son client, ne parlait pas et s'est retrouvé en prison pendant 15 ans.

C'est peine perdue. Les jurés se retirent pendant quatre heures. Quand ils reviennent, ils condamnent Eric à 18 ans de réclusion criminelle. La décision est accueillie dans un silence total, sans cris, sans larmes. Et sans explications.

— Emmanuel Denise