« Bien fait pour toi, salope ! »

C’est l’été, au Palais tout est plus lent, plus long. Une magistrate de vacation assure la présidence de la chambre des comparutions immédiates. Civiliste, elle n'est pas rompue à la justice des flagrants délits. « Dossier n° 6 monsieur Djamel S. et Mouloud F. », claironne un huissier tout neuf et pimpant. La présidente, consciencieusement, lit les infractions reprochées et les articles du code pénal correspondant.

Djamel et Mouloud regardent autour d’eux. Le premier, petit sec aux tempes rasées, promène un toupet négligé au-dessus d’un regard inquiet. Il est accompagné d’un escogriffe à tignasse, sans énergie, qui porte une veste verte et des lunettes à monture bleue. Il a l’œil sombre et résigné d’un homme de 26 ans qui totalise 19 condamnations.

Les deux, sur un scooter, volaient des sacs à main dans les beaux quartiers. Quatre femmes agressées en fin de nuit, jusqu’à quatre jours d’ITT pour l’une d'elles. Sur eux, plusieurs silex qui leur auraient servi à commettre des « vols portière » (en brisant la vitre), en cas d’échec. Mouloud est en état de récidive légale.

Après un fastidieux exposé, la présidente annonce : « Nous allons renvoyer l’affaire pour que les victimes puissent se constituer partie civile. » Il s’agit ce jour de décider quoi faire des deux prévenus pendant l’intervalle : Djamel, 21 ans, travaille en intérim sur un chantier et son casier affiche huit condamnations. Il vit actuellement chez ses parents et tente de convaincre le tribunal de ne pas le placer en détention provisoire : « Franchement, mon travail là je kiffe. » Mouloud, éteint, se désole des mauvaises fréquentations qui le poussent vers la délinquance. Il doit 37 000 euros aux victimes des diverses infractions qu'il a commises dans le passé et déplore le laxisme de son éducation, responsable selon lui de sa dérive. Il conclut : « J’étais obligé de faire ça, pour payer mes amendes. » La présidente est mal à l’aise. Le procureur d’un trait demande que « ces deux-là » soient placés sous mandat de dépôt en attendant l’audience qui les jugera au fond. Et voilà.

« On était bourrés, j’ai repéré une femme seule »

La barbe de Mouloud a poussé et Djamel a les traits légèrement creusés. Après 27 jours à la maison d’arrêt, les voilà qui affrontent un nouveau tribunal. La présidente attitrée de la 23e chambre est revenue. Ça va beaucoup plus vite : « Il vous est reproché d’avoir à Paris, en tout cas sur le territoire national, commis des vols avec violence n’ayant pas entraîné une ITT supérieure à huit jours avec la circonstance que les faits ont été commis avec violence et en réunion. » Les faits fusent, jusqu’à l’interpellation : « Vous êtes repérés, prenez la fuite et chutez au niveau de la porte de Champerret. Alors je vous le demande : vous savez ce qu’on fait des scooters qui servent à commettre des infractions ? Pardon ? Voilà, on les confisque. » Djamel secoue la tête, l’air d’appréhender la suite.

La présidente veut savoir : « Le but, c’était combien de sacs ? – Ben, on allait s’arrêter », tente Djamel. « Bien sûr, et dites-moi, pourquoi visiez vous des femmes seules en fin de nuit ? » relance-t-elle. Djamel, voix étranglée et regard implorant : « Je sais pas. » Mouloud lève la tête et explique à son tour : « Je suis passager du scooter, j’observe, je regarde et puis j’y vais. – Vous regardez quoi ? – Ben, le sac. – Mais le sac n’est jamais seul », souffle la magistrate. Dans sa déposition, Mouloud s’exprime ainsi : « On était bourrés, j’ai repéré une femme seule. C’est la façon de tenir son sac, au bout des doigts, je me suis dit que ça allait être facile. J’ai tapé sur l’épaule de Djamel. » Le conducteur se porte à la hauteur de la victime, Mouloud descend, arrache le sac et part en courant pour remonter sur le scooter quelques mètres plus loin. L’une des victimes a résisté, Mouloud a insisté et l’a violenté : « Bien fait pour toi, salope ! » lui a t-il lancé. La présidente conclut : « Ça ne vous gène pas d’enfoncer vos deux poings dans la poitrine de cette femme ? »

« Plus jamais ces femmes ne sortiront de chez elle le soir sans craindre une nouvelle attaque ! »

Vite, la présidente lit les nombreuses condamnations qui lestent les deux casiers. Vols, violences, stupéfiants. Mouloud habite Aubervilliers, il a arrêté l’école en 5e et, après avoir vaguement servi de main d’œuvre sur les chantiers, ne fait plus rien depuis deux ans. Il aimerait être plombier. Djamel, de Drancy, est plus sérieux : cela fait deux ans qu’il travaille 13 à 15 jours par mois, le voici désormais couvreur et ça le passionne. Il a une promesse d’embauche pour une nouvelle boîte, « mieux payée, plus sérieuse », assure-t-il, gonflé d’espoir. Elle date d’avant l’infraction : « Vous pensez qu’elle n’est pas caduque ? » Djamel assure que non, son avocat aussi.

Le procureur requiert contre « ces jeunes désœuvrés qui sans empathie vont se jeter sur leurs proies avec une particulière brutalité ». Il insiste sur les violences psychiques : « Plus jamais ces femmes ne sortiront de chez elle le soir sans craindre une nouvelle attaque ! » 10 mois pour Djamel, 14 mois pour Mouloud : des réquisitions que l’avocate des deux prévenus trouve « totalement excessives ». Pour Mouloud, d’abord : « Il est à côté de la réalité, ne sait peut-être pas différencier le bien du mal – ou alors il se fiche du monde ?! Son problème, c’est l’oisiveté, et malgré son casier il ne mérite pas de partir 14 mois en détention. » Pour Djamel, un sursis avec mise à l’épreuve serait plus adapté, pense-t-elle : « Il faut le laisser travailler pour qu’il puisse dédommager les victimes et se reprendre en main. » Elle s’oppose en passant à une partie des demandes de l’avocate des quatre parties civile : « La présence du portable dans le sac à main n’est pas prouvée. Quant aux chaussures… on pourrait tout mettre dans ce sac ! Pourquoi pas une maison, des lingots d’or ? »

Les deux prévenus marmonnent des excuses et vont attendre plus loin, menottés, que leur sort soit scellé. Le tribunal réapparaît : « L’audience est reprise. » Djamel est condamné à 14 mois, Mouloud à 20 mois de prison, et les voilà repartis pour Fleury-Mérogis.

— Julien Mucchielli