Assia et le « PD Musclor »

« À la dernière audience, vous avez dit : ‟Je regrette“, laissant penser qu’il n’y avait pas contestation des faits, s'exclame la présidente.

Je ne sais pas du tout madame, je n’ai aucun souvenir de la soirée.

Vous vous excusiez de ce dont vous ne vous souveniez pas ?!

Même si je n’ai rien fait, j’ai demandé des excuses… »

Assia (Illustration : Pauline Dartois)

Braquée, Assia se voûte dans le box. On devine une carrure masculine, cachée dans un large survêtement jaune criard. Sa coupe iroquoise peroxydée appuie son côté bonhomme. Décidée à en dire le moins possible, elle invoque l’amnésie.

Quoique plus loquace que la prévenue, la victime souffre elle aussi de troubles de la mémoire. Stéphane, quinqua chauve et costaud, plisse les yeux pour mieux se souvenir. Sorti de sa cabine de l’Atlas, un ciné porno du 18e à Paris, il se fait traiter de « PD musclor ». Il n’a pas eu le temps de répliquer que deux hommes le saisissent pendant qu’une femme le poignarde à coup de tesson de bouteille. Bilan : sept jours d’ITT.

« C’est bien la prévenue qui vous a insulté ?

Pour moi, les propos ont été tenus par elle. Je lui ai demandé de répéter et c’est là que l’altercation a commencé.

Et vous êtes sûr que c’est la prévenue qui vous a porté les coups ? demande la présidente, l’air grave.

Le premier, au niveau de la cage thoracique, j’en suis certain. Par contre le deuxième, je ne sais plus. C’était peut-être l’un des deux hommes qui me tenaient immobile », concède Stéphane.

« Témoins, victime, prévenu : tout le monde avait bu »

Une prévenue amnésique, une victime incertaine, deux témoins qui ne sont pas exploités car ils « sentent l’alcool au moment des faits » : la présidente est furax. « Tout le monde dans cette affaire a bu : témoins, victime et prévenu », lâche-t-elle, blasée.

Le tribunal s’intéresse maintenant au passé d’Assia. À 32 ans, elle comptabilise quatre condamnations dont une peine de trois mois d’emprisonnement en 2009 pour violences en réunion. Mère de quatre enfants qu’elle « préfère laisser à leurs papas », elle est plongée dans une dépression sévère depuis plus de deux ans. Mais dès que la présidente tente de creuser, elle se heurte, là encore, au mutisme de la prévenue :

« Vous n’avez pas de problèmes de violence ?

Non.

Ni de boisson ?

Non.

Ni de précarité sociale ?

Non.

Pour résumer, tout va bien dans le meilleur des mondes ?

Non. »

Après une rapide plaidoirie de la partie civile, qui réclame 2 000 euros pour le préjudice corporel et 1 500 euros pour le préjudice moral, la procureure se lève pour requérir. Commence par souligner la gravité des faits : « Vous avez failli être jugée aux assises ! Vous avez de la chance, madame, de vous trouver dans une chambre correctionnelle. » Se plaint d’une prévenue « impossible à cerner », et demande dix mois de prison, dont quatre avec sursis, avec mandat de dépôt.

« Les réquisitions sont tellement vides que la procureure ne parle que de la correctionnalisation des faits. On atteint le degré zéro ! » Après s’être défoulé sur la procureure, le jeune avocat d’Assia change de punching ball : « On parle du taux d’alcoolémie de ma cliente. Et celui de monsieur ? 1,5 gramme par litre de sang… mesuré à l’hôpital ! Donc bien après les faits. » Pour toutes ces zones d’ombre, sa cliente mérite la relaxe, plaide-t-il.

Après délibération, le tribunal condamne Assia à 18 mois de prison dont dix avec sursis mise à l’épreuve. Pendant deux ans, Assia aura l’obligation de travailler, de justifier d’un domicile et d'indemniser la victime à hauteur de 4 000 euros.

— Félix Roudaut