Anonymous contre la police

« Est-ce que vous vous rendez compte de l'acte que vous avez commis ? », demande un président très didactique à Loïc, jeune homme de 21 ans aux yeux doux et à la tignasse hirsute. « Vous avez porté atteinte à un site d'État. »

Pas sûr que le président comprenne bien lui-même l'acte dont on accuse l'étudiant en droit. Le 6 novembre 2014, la préfecture de Police de Paris a subi une attaque par déni de service pendant 18 minutes. « Je ne suis pas informaticien », concède le président.

« Lui non plus ! » L'avocat de Loïc vole au secours de son client : « Il faut le connaître, c'est avant tout un poète. » Alors on explique aux juges ce qu'est une attaque par déni de service : saturer un site de requête, en demandant à des milliers d'ordinateurs de se connecter en même temps à ses services. Les serveurs, dépassés, bloquent l'accès pendant quelques minutes, avant que tout revienne à la normale, sans autres conséquences qu'un site temporairement inaccessible.

« Ce n'est qu'un site vitrine, il faut dédramatiser », avance le conseil de Loïc. L'avocat de la préfecture de police ne l'entend pas de cette oreille : « Le préjudice est réel, c'est juste que ce n'est pas chiffrable. Il y a des gens qui se servent de ce site, par exemple, pour prendre rendez-vous pour renouveler leur carte grise. Ils n'ont pas pu. »

Le président acquiesce, c'est très grave : « Ce dont il doit se rendre compte, c'est que même s'il n'a pas commis l'attaque lui-même, en désignant la cible, il a agi comme celui qui soulève la culasse d'une arme qui va tuer plusieurs personnes. »

Voici Loïc à deux doigts d'être rangé à côté des terroristes du Bataclan, ou pire : des commanditaires. Car Loïc est si peu informaticien qu'il n'a pas pu commettre l'attaque lui-même. Il s'est contenté de désigner les cibles à ses amis de la mouvance Anonymous, qui se sont chargés de la basse besogne. Les amis n'ont pas été retrouvés, alors c'est Loïc qu'on interroge.

« Il faut bien comprendre que je ne serais pas là s'il n'y avait pas eu de mort à Sivens. »

Le président jauge du regard ce jeune homme rendu sourd par un acouphène temporaire et qui, pour entendre ce qu'on dit de lui, s'est installé à 50 centimètres des juges. « Vous appartenez à une association qui a décidé de protester contre les actions du gouvernement en gênant les actions de l'État. Votre but était militant ?

Oui, c'est ça.

Et vous avez facilité ces attaques ?

Je le reconnais parfaitement. »

Si l'action a été menée sous la bannière des Anonymous – « une libre association d'individus partageant un but commun » -, Loïc entend aujourd'hui prendre toute ses responsabilités et faire de son procès une tribune contre la destruction écologique et les violences policières.

Le président poursuit son interrogatoire : « Mais pourquoi avoir attaqué ce site et pas un autre ? »

« Pour la préfecture de police, c'est parce qu'ils venaient de tuer quelqu'un. » Loïc était au barrage de Sivens dans la nuit du 26 octobre, quand Rémi Fraisse, un militant écologiste de 21 ans, est tombé sous l'explosion d'une grenade lancée par la gendarmerie. Loïc sort un article de sa poche : le gendarme ne sera pas poursuivi. Il en lit un autre : l'opération était pilotée depuis Paris, par la préfecture.

« Il faut bien comprendre que je ne serais pas là s'il n'y avait pas eu de mort à Sivens. J'y étais quand il est mort, c'était l'horreur, c'était une zone de guerre. » Il continue en dressant une longue liste des violences policières commises au nom de l'État ces dernières années et pose cette question au tribunal : « De quel côté est l'usage légitime de la force? »

Le président rétorque, un peu ennuyé : « Pour vous juger, ça ne nous sert à rien de savoir ça. »

L'avocat de Loïc intervient : « Si, Monsieur le président : l'état de nécessité. »

Le juge lève les yeux au ciel : « Sérieusement ? »

« Oui. Tout a été tenté à Sivens. Quand on ne sait plus quoi faire, on se retrouve à violer la loi. »

Une deuxième juge entre dans le débat : « Mais est-ce qu'il n'y a pas d'autres manières de protester, qui ne soient pas illégales ? »

Le jeune étudiant en droit de l'environnement s'en tire en citant l'action de Nelson Mandela, dont il s'inspire : résolument non-violente, mais éventuellement dans l'illégalité si les conditions l'imposent.

Il poursuit : « Mais je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi je suis ici, pour un site inaccessible pendant 18 minutes, alors que la destruction d'espèces protégées continue et que les bulldozers avancent. »

C'est la deuxième fois que Loïc est jugé pour les mêmes faits ; l'avocat demande la nullité de la procédure. À Nancy, il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et 8 000 euros d'amende pour la même attaque, menée sur d'autres sites. 500 cibles avaient été désignées dans le même article, rédigé par Loïc. Potentiellement, il pourrait être jugé 500 fois, un acharnement que le jeune homme ne s'explique pas.

Il avance tout de même une hypothèse : « Peut-être que cette action de l'État ne vise pas à punir l'attaque contre le site de la préfecture, mais à m'empêcher de diffuser des vidéo sur Youtube. » Loïc poste régulièrement des images des violences policières qui sont vues par des millions de personnes. L'État essaierait-il de le museler en l’assommant de procédures ? Les juges n'ont pas l'air persuadés par l'argumentaire du jeune homme.

L'avocat de Loïc conclut les débats : « Honnêtement, ça reste une action symbolique, et démocratiquement utile. »

« Oh non, pas le Figaro... »

Dans sa plaidoirie, l'avocat de la préfecture de Paris explique les actions multiples menées contre Loïc : « Si on dresse une liste de 500 cambriolages à réaliser, qu'on en juge quatre puis qu'on en découvre un cinquième, ça ne vide pas votre juridiction de la saisie du cinquième cambriolage. »

Et puis, il se montre compréhensif : « J'ai bien compris qu'on avait affaire à un engagement militant. C'est louable, d'autant plus quand on est jeune. » Mais sa sympathie s'arrête, dit-il, devant le caractère anonyme de l'attaque. Ce qui rend digne un vrai blocus militant, c'est de l'assumer. « C'est un acte de défi à l'autorité de l'État, qui ne peut pas rester impuni, sous peine d'envoyer un message d'encouragement à tous ceux qui voudraient faire la même chose. »

« C'est grave parce qu'on s'en prend à nos institutions au nom d'une justice qui se placerait au-dessus de celle de la République. » Il demande 4 000 euros de dommages et intérêts pour le préjudice d'image causé à la préfecture de police.

À sa suite, la procureure se borne à défendre la validité de la procédure face aux multiples nullités soulevées par l'avocat de la défense. Elle termine par un avertissement à la cour : « Vous imaginez si tous ceux qui ne sont pas contents faisaient ça ? » Elle demande une amende de 500 euros pour « un jeune homme intelligent mais qui, à mon sens, s'égare. »

Pendant près d'une heure, l'avocat de Loïc plaide avec beaucoup de passion, à défaut d'être toujours très clair. Il répète que la procédure ne tient pas, que les faits ont déjà été jugés, et qu'en vertu de la règle « non bis in idem » - pas deux fois pour la même chose – son client ne peut pas être jugé.

La règle « non bis in idem » (ou « ne bis in idem ») est un principe classique de la procédure pénale, déjà connu du droit romain, d'après lequel nul ne peut être poursuivi ou puni pénalement (une seconde fois) à raison des mêmes faits.

Il poursuit sur le fond du dossier et invoque à nouveau l'état de nécessité : « On ne peut pas lui reprocher de violer la loi alors qu'à Sivens, c'est l'État qui est le premier à la violer et que les infractions ne sont presque jamais poursuivies. » D'autant que les blocages, selon lui, sont loin d'être inutiles : les grands projets sont lancés, ils détruisent la nature et, quand la justice intervient pour les interdire, c'est déjà trop tard, les bulldozers sont passés.

Il s'en prend à la légèreté et la condescendance avec laquelle on juge son client : « On peut en rire, mais moi ça me fait froid dans le dos. On parle d'extinction d'espèces protégées. Il ne fait que son devoir citoyen, reconnu par la charte de l'environnement. »

L'action de Loïc, selon lui, est vivifiante pour notre démocratie, elle apporte un peu de vie dans une période de noirceur. Il met en garde les juges contre une justice qui, à vouloir être trop parfaite en appliquant les textes à la lettre, perdrait de vue le sens de son action : défendre la société et la liberté des individus.

Au bout d'une heure d'une plaidoirie qui se répète, le président l'interrompt pour donner la parole, une dernière fois, à Loïc. Celui-ci a préparé de longues pages manuscrites, mais le président, déjà fatigué, le prie de ne pas les lire : « Si vous voulez éveiller les consciences, le meilleur moyen, ce n'est pas de le faire dans ce tribunal. Essayez d'écrire un article dans Libération, l'Obs ou le Figaro. »

Le jeune homme, un peu déçu, répond : « Oh non, pas le Figaro... »

Coupé dans son élan, il se résout à ne pas lire sa tribune et demande simplement l'autorisation de dire un poème qu'il a écrit sur le barrage de Sivens. Le président accepte pendant que la procureure laisse échapper un « oh non... » de lassitude.

Le poème qu'il lit devant les juges amusés se termine par ces mots :

« Car la nature est forte, résistons avec elle
Ôtons leur leurs moyens, elle ne sera plus frêle
Sans outils, ils n'ont rien que leurs mains pour pousser
Sans arriver aux fins des chênes enracinés »

La décision du tribunal sera rendue le 20 mars. Le 4 décembre 2015, la construction du barrage de Sivens a été définitivement abandonnée.

[Edit] Le 20 mars, Loïc a été relaxé par le tribunal. Le parquet a fait appel de la décision.

— Emmanuel Denise