Agressions sexuelles dans l'armée ? : « Non, aucun problème »

À la barre de la 17e chambre correctionnelle de Paris, les deux jeunes journalistes, intimidées, paraissent minuscules face au colonel Christian A., un officier qui porte plainte pour diffamation : « Même si je reconnais que l'ouvrage est salutaire, j'ai été blessé par sa publication. Mon nom est associé à d'autres cas, très graves, et il y a un amalgame. J'en souffre d'autant plus que je n'ai jamais couvert personne : j'ai toujours essayé d'empêcher que des affaires comme celles qui sont racontées dans le livre se produisent. »

Grand, impeccablement habillé et coiffé très court, avec une allure à la Lambert Wilson, il s'exprime d'une voie calme et rassurante. Il attaque pour défendre son honneur, sali par la publication d'une enquête sur le sexisme et les agressions sexuelles qui empoisonnent l'armée française.

L'avocat de l'officier précise : « Qu'il soit bien clair qu'il n'y a pas de débat sur la légitimité de l'enquête menée par les deux journalistes. Les questions qu'elles posent méritent de l'être. Mais le fait que le nom de mon client soit cité est une défaillance majeure. »

Une défaillance ? C'est d'autant plus regrettable qu'elle jette un voile de doute sur l'ensemble de l'enquête. Si les deux journalistes se sont laissées berner par un témoin à la fiabilité douteuse, que penser du reste de l'ouvrage ?

En 2004, le magazine Causette – « magazine plus féminin du cerveau que du capiton », rappelle l’incollable présidente – coédite La Guerre invisible : révélations sur les violences sexuelles dans l'armée française de Julia Pascual et Leila Minano. La publication ne passe pas inaperçue. Dès sa sortie, le ministère de la Défense convoque une réunion exceptionnelle et lance une grande enquête pour faire la lumière sur les faits rapportés.

Julia Pascual et Leila Minano expliquent leur démarche au tribunal : « Nous sommes parties du constat que, dans de nombreux pays, des études ont été réalisées sur le harcèlement sexuel dans l'armée. Mais en France, aucune enquête sur le sujet n'existait. Comme par hasard, il n'y a aucun cas de harcèlement avéré, alors que l'armée française est la plus féminine d'Europe. » Les militaires français seraient-ils un modèle de vertu et de courtoisie ?

« Non, nous ne l'accusons pas, nous voulions décrire une ambiance, un milieu… »

« Encore une fois, l'ouvrage est évidemment salutaire, mais mon client en fait les frais », rappelle l'avocat de la partie civile.

Deux passages sont mis en cause. Quelques lignes dans lesquelles Patricia C. raconte les menaces et les intimidations dont elle aurait été victime quand elle voulait dénoncer les comportements de certains de ses collègues.

« "Une bonne dizaine de serveuses se sont plaintes auprès de moi. Les filles m'ont interpellée, c'était un employé qui les tripotait, et le chef militaire ne faisait rien, il les menaçait pour coucher avec elles." […] Mais le signalement écrit de ces faits se retourne contre l'employée de cuisine car, trois jours plus tard, le chef de corps, le colonel Christian A. [le nom de famille est écrit en toute lettre, NDLR], prend la décision de la muter. »

Dans une deuxième citation, il est reproché au colonel d'avoir été violent verbalement et très intimidant physiquement envers Patricia C., lors d'un entretien. À la suite de cet échange, la victime aurait tenté de se suicider en avalant une boîte d’anxiolytiques.

« J'ai une question pour commencer », entame la présidente face aux deux journalistes. « Pourquoi le nom du colonel Christian A. apparaît-il en toutes lettres, alors qu'un avertissement au début de l'ouvrage précise : "Dans le respect de la présomption d'innocence ne figurent dans cet ouvrage que les noms des personnes ayant fait l'objet d'une condamnation définitive." Pourtant, le colonel A. n'a jamais été condamné ? »

Les deux jeunes femmes bafouillent un peu : « C'est parce que Monsieur A. est un personnage très secondaire. C'est un livre qui parle des violences sexuelles, et Monsieur A. n'est pas accusé de ça.

Mais vous l'accusez tout de même de complicité. Ce sont des faits qui pourraient lui valoir une poursuite pénale. Vous savez bien comment fonctionne l'armée. Le chef, c'est le chef : c'est lui qui est responsable de ce qui se passe dans son unité.

Non, nous ne l'accusons pas, nous voulions décrire une ambiance, un milieu… »

Problème : cette ambiance, ce milieu, pourrait bien n'exister que dans l'esprit « un peu paranoïaque » de Patricia C., le témoin qu'elles citent.

Le colonel Christian A., à la barre, reprend les faits chronologiquement, depuis l'arrivée de Patricia C. dans le centre dont il avait la responsabilité. Recrutée en 2006 en tant qu'agent contractuel polyvalent, celle-ci donnait toute satisfaction. Mais, au bout de quelques semaines, la situation se dégrade, elle cumule les arrêts maladies et se plaint du comportement de ses collègues. « Le 28 juin 2007, j'ai reçu une lettre de 17 pages de sa part. Elle s'y plaignait de l'ambiance délétère, de l'individualisme ambiant, de la paresse générale et rapportait des faits de harcèlements qui lui auraient été confiés par des stagiaires. »

La présidente lit des extraits de cette longue lettre dont il est difficile de suivre le fil. Ce qui ressort, c'est que son auteur se sent effectivement persécutée. Mais elle accumule tant de griefs qu'on a du mal à croire qu'elle n'exagère pas.

La présidente aux deux journalistes : « Est-ce que cette lettre ne vous a pas laissé penser que cette personne pouvait être déséquilibrée ? – Ce qui nous intéressait, c'était la crédibilité de son histoire. Elle l'était. »

« La réception de cette lettre m'a beaucoup vexé, poursuit le colonel. J'ai demandé une enquête et j'ai interrogé les stagiaires par la suite. Il a été révélé que les faits n'étaient pas fondés. » Pour « éviter toute détérioration des rapports humain », il décide de muter Patricia C. dans une autre unité, celle qui s'occupe de la gestion de l'inventaire. « Une fois de plus, dans un premier temps, tout s'est très bien passé. Mais au fil des semaines, Patricia C. a recommencé à accumuler les mêmes griefs contre ses collègues, au point de les filmer en cachette. » Quand ils s'en aperçoivent, le colonel est appelé pour régler la situation. Il convoque Patricia dans un bureau vitré, au milieu du magasin : « Je lui ai dit de cesser son comportement équivoque et de se mettre au travail. »

Un témoin, qui travaillait ce jour-là dans le même bâtiment, a assisté à l'entretien. Il est appelé à la barre par les parties civiles. Depuis le début du procès – et c'est important – il attendait en dehors, et n'a pas entendu un seul mot de l'audience.

Il rapporte exactement les mêmes faits que le colonel A., à la virgule près, ce qui ne manque pas d'étonner l'avocat de la défense : « Vous dites qu'il lui a demandé de cesser son "comportement équivoque" ? Qu'est-ce que ça signifie pour vous ? » Le témoin ne sait pas trop. Pour lui, ça voulait dire « se remettre au travail ». Étonnant qu'il ait retenu des mots exacts dont il ignore le sens…

La présidente le pousse sur un autre terrain : « Vous avez 36 ans de service derrière vous. Vous avez vécu la féminisation de l'armée. Qu'est-ce que vous en pensez ? – Pour moi, les femmes ont leur place dans nos rangs. – Mais est-ce vous avez remarqué des problèmes avec cette féminisation ? – Non, aucun. »

Après sa tentative de suicide, Patricia C. est renvoyée. Elle porte plainte auprès du tribunal administratif et gagne son procès, mais, plusieurs années plus tard, elle n'a toujours pas de poste. Le colonel, qui n'était pas au courant, s'en désole à l'audience.

Pendant la suspension qui précède les plaidoiries, l'affaire semble assez claire : deux journalistes, qui enquêtent sur des faits graves dans l'armée, des viols et des agressions, ont peut-être colporté une histoire sans vérifier sa véracité. La version du colonel est, en tout cas, convaincante.

« Pourquoi cette indemnité de 50 000 euros, c'est un prix de gros ? »

À 19 h 00, l'audience reprend. Il est déjà tard, et tout le monde voudrait bien rentrer, d'autant que personne ne s'attend à un retournement de situation. L'avocat de la partie civile entame sa plaidoirie.

Pendant près d'une heure, celui-ci récapitule tout, absolument tout ce qui a été dit pendant l'après-midi. À un détail près, c'est qu'il s'exprime d'une voix terriblement monocorde, en avalant quatre mots sur cinq. S'agit-il d'une stratégie éprouvée au fil des audiences pour assommer le tribunal ? En tout cas, ça fonctionne.

Au bout de dix minutes, le temps paraît déjà infini. L'un des assesseurs se plonge dans la lecture du livre des prévenus. Le procureur met beaucoup d'application à se curer les dents avec son stylo. Seule la présidente, imperturbable, donne au moins l'illusion d'écouter. De temps en temps, à la faveur d'une parole un peu plus forte que les autres, le tribunal se réveille pour entendre quelque chose qui a déjà été dit, comme s'il était condamné à errer sans cesse sur une route déjà parcourue.

À la fin de sa plaidoirie, l'avocat résume : les éléments constitutifs de la diffamation sont réunis. Ils ont eu un vrai impact dans la vie du colonel A., qui s'est senti blessé et dont les chances de promotion seraient sérieusement compromises.

Le procureur a l'amabilité d'être beaucoup plus bref : les passages cités sont effectivement diffamatoires, puisqu'ils prêtent au colonel une conduite qui pourrait lui valoir une poursuite pénale, alors qu'au contraire, il s'est montré à la hauteur de la situation. Quant à la question de la bonne foi des prévenus, il n'y croit pas : « Le travail n'y est pas. Les propos sont trop définitifs et sans nuance. Il n'y a pas la prudence que l'on est en droit d'attendre d'un travail journalistique. »

Et puis, il y a la question de l'arbitraire, des personnages du livre qui bénéficient de l'anonymat, et de ceux qui n'en bénéficient pas. Il termine en rappelant que les journalistes n'ont essayé de contacter l'armée que trois semaines avant la publication du livre. « C'est comme si ce tribunal poursuivait une enquête pendant deux ans, et qu'il ne prévenait l'accusé que trois semaines avant son procès. »

Les dernières plaidoiries reviennent aux avocats de la défense. Ils sont deux pour défendre quatre prévenus : les deux journalistes, et les deux directeurs de la publication des maisons qui coéditent l'ouvrage.

Vers 20 h, le premier des deux se lance. Le ton tranche nettement avec l'avocat de la partie civile, il est plus incisif, accusateur : « Soyons sérieux, les propos visés par la plainte ne sont pas très graves. Ce qui est très grave, en revanche, ce sont les faits rapportés dans cette enquête. » Il rappelle que le livre a été la source de dizaines d'articles dans tous les médias. Pas un seul n'évoque le colonel A., preuve que son rôle est tout à fait anecdotique, et ne concerne que deux pages sur un total de près de 300. « Le plus dangereux, ce serait surtout de dissuader d'autres journalistes de s'attaquer à des sujets aussi importants. »

Au bout d'un quinzaine de minutes, il cède la place à son confrère. Pendant 40 minutes, celui-ci va s'attacher à éclairer toute l'affaire d'une autre lumière, sans ménager la partie adverse.

La première cartouche est tirée contre le procureur, et ce n'est qu'une mise en bouche : « Monsieur le procureur reproche à ces deux journalistes de n'avoir interrogé l'armée que trois semaines avant la publication ? Eh bien, je tiens à lui rappeler que lui-même n'a rendu ses réquisitions que quelques minutes avant le début du procès, ce qui empêche la défense de se préparer. Alors, excusez-moi, mais c'est la charité qui se moque de l'hôpital (sic). » Le procureur fait rouler ses grands yeux vers le sol.

Et puis, l'avocat lance son idée : et si le colonel A., sous prétexte de voir son honneur bafoué, était en réalité en service commandé pour jeter le discrédit sur cette enquête ?  Le colonel se retourne, outragé. L'avocat poursuit, en précisant que les journalistes font preuve de prudence, puisqu'elles utilisent l'expression "selon elle" : « S'il y a une diffamation, ce n'est pas les journalistes qu'il aurait fallu poursuivre, mais Patricia C. ! Et pourquoi les parties civiles ne l'ont-elles pas fait ? Parce que c'est au livre qu'elles veulent s'attaquer ! »

Il rappelle également que, lorsqu'elle travaillait au centre de formation, Madame C. a été reçue par un psychologue, qui a conclu qu'elle était tout à fait normale, et que c'était le harcèlement qu'elle subissait qui la détruisait. « Et dans le bureau où s'est déroulé cet entretien, il y avait quatre témoins, et donc quatre versions. Pourquoi le tribunal n'en a entendu que deux ? Je crois que si les autres n'ont pas été cités, c'est peut-être parce que certains avaient peur de ce qui pourrait se dire. » Le procureur et les parties civiles regardent leurs pieds, sans doute surpris par les charges violentes de l'avocat.

Et il poursuit : « On entend que tout se passait bien dans ce centre, qu'il n'y avait aucun problème. Mais il faut se souvenir que quelques mois plus tôt, un caporal a tenté de se défenestrer. Mais tout allait bien ! De qui se moque-t-on ? » Cette question, il la répète plus d'une dizaine de fois au cours de sa plaidoirie.

« Et ce témoin, qui sert mot pour mot la même version que le colonel A., c'est très louche ! La partie civile demande 50 000 euros de réparations matérielles ? Mais pourquoi ce chiffre ?  ». Généralement, lorsque l'on demande une réparation matérielle, on avance des chiffres précis, calculés par un expert : « Alors pourquoi ce chiffre de 50 000 euros, c'est un prix de gros ? »

Il termine une plaidoirie extrêmement pugnace par une dernière salve : « Il y a aussi quelque chose que la partie civile ne vous dit pas. Le colonel A. prétend qu'il craint de ne plus pouvoir monter en grade… alors qu'il a été promu au début de l'année ! De qui se moque-t-on ? »

Cette dernière information contribue à jeter un doute dans l'assemblée. Et si c'était vrai ? Et si, pour se défendre, l'armée avait envoyé un colonel au-dessus de tout soupçon pour porter préjudice à l'ensemble du travail présenté dans le livre ?

La ficelle peut paraître grosse, mais ne dit-on pas que la meilleure défense, c'est l'attaque ? La décision sera rendue le 3 novembre.

[EDIT] Le 3 novembre, les deux auteurs ont été condamnées chacune à 1.000 euros d'amende avec sursis, les co-éditeurs à 300 et 500 euros d'amende, également avec sursis.

Le tribunal correctionnel de Paris a ordonné le retrait des passages jugés diffamatoires dans les éditions à venir de l'ouvrage.

La maison d'édition "Les Arènes" compte faire appel de ce jugement.

— Emmanuel Denise