Agression sexuelle par un chauffeur Uber : « Je pense que j'ai rien fait »

« Ce dossier n’est pas celui d’Uber, précise d’emblée le président de la 10e chambre. C’est votre procès à vous. Vous êtes accusé de faits graves, commis dans l’exercice de vos fonctions. » À la barre, Kamel opine, silencieux. Petit et sec, le trentenaire porte une longue barbe. Le président continue : « Ce dossier soulève des interrogations. Dommage que Mme Hélène N. ne soit pas présente car certaines de ses déclarations ne sont pas conformes avec les témoignages. Le tribunal va faire avec ce qu’il a, c’est-à-dire le dossier. »

Un dossier qui narre la soirée type d’une jeune parisienne. A 00 h 30, Hélène, qui fête ses 24 ans, a déjà beaucoup bu. Elle motive ses copines pour continuer la soirée en boîte. Direction le Show Case, un club sous le pont Alexandre-III. À l'arrivée, une fois les deux copines descendues, Kamel aurait forcé Hélène à lui toucher le sexe. Comme elle résistait, il lui aurait pris la tête pour la forcer à une fellation. Elle finira par s'extraire de la voiture.

« Quelle était l’ambiance dans le taxi… enfin dans le véhicule ? demande le président à un Kamel penaud.

–­ Joyeuse… Elle fêtait son anniversaire, répond ce gardien d'immeuble, jamais condamné, qui complète son salaire grâce à Uber.

Comment saviez-vous que c’était son anniversaire ?

En lisant le dossier. Mais en tout cas, elles buvaient de l’alcool dans la voiture, alors que je leur avais dit que c’était pas possible.

Mme Hélène N. dira pourtant qu’elle était lucide.

Non, toutes les trois, elles sentaient l’alcool, et elles buvaient tout le long du trajet. »

« Elle était pas moche, quoi »

Les trois copines étaient ivres, et leurs récits divergent. Hélène était-elle à l'avant ou à l'arrière de la voiture ? L'intéressée dit à l'avant, une de ses copines dit à l'arrière, une autre ne se souvient de rien. Pour le tribunal, cette question est centrale. Si Hélène se trouvait à l'arrière, le scénario de l'agression est moins crédible.

« Où était-elle ? demande le président à Kamel

À l’arrière, c’était une de ses copines qui était devant.

Et pourquoi ne pas mettre les trois personnes derrière ? Votre père était taxi. Aurait-il mis un client à l’avant ?

Non. Mais c’est pas la même chose. Uber, c’est du covoiturage.

C’est pas plutôt pour éviter les contrôles de police ?

Si, aussi…

Et une jeune femme à côté d’un chauffeur, ça peut entraîner des problèmes selon vous ?

Non, ça ne pose pas de problèmes.

Qu’ont dit les jeunes femmes à votre égard ?

Hélène N. a dit que j’étais mignon.

Vous a-t-elle demandé de rester avec vous pour la soirée ?

Oui.

Êtes-vous sensible à la drague ?

– …

Vous étiez attiré par elle ? Était-elle jolie ?

C’était une jeune fille simple, répond Kamel de plus en plus gêné par la situation. Elle était pas moche, quoi.

Êtes-vous parti seul avec elle, après avoir déposé les deux autres au pont Alexandre-III ?

Non

Comment est-ce possible ? Après être descendue, Margaux vous appelle à deux reprises. D’après elle, pour vous demander ce que vous faites avec Hélène. Vous lui auriez répondu : "On est au pont Neuf, on revient tout de suite."

Elle m’a appelé pour arrêter la course. Y’a des problèmes avec la géolocalisation parfois. Du coup les clients sont encore facturés alors qu’ils ont quitté le véhicule. »

« Étiez-vous en érection ? »

Le rapport psychologique décrit un comportement post-traumatique important chez Hélène : troubles du sommeil, flashbacks, anxiété, sentiment de honte et de culpabilité inapproprié. Le président interroge Kamel du regard. « Je pense que j'ai rien fait », se sent obligé de répondre le prévenu. Puis d’un air grave, le président lui demande :

« Avez-vous pris sa main ?

Non.

Avez-vous mis sa main sur votre sexe ?

Non.

Avez-vous pris sa tête ?

Non.

Étiez-vous en érection ?

Non.

Vous ne reconnaissez pas les faits ?

Non. »

« Vous n'avez pas d'éléments qui vous persuadent de sa culpabilité »

Le procureur se lève : « Il va falloir décider de sa culpabilité sans preuves parfaites. Comme beaucoup d'agressions sexuelles, les faits se sont passés à huis clos. » L’honnêteté de la victime qui reconnaît avoir été alcoolisée, la cohérence de son récit, sa précision et le bilan de l’expertise psychologique sont autant d’éléments qui, selon lui, pointent vers la culpabilité de Kamel. Il réclame deux ans de prison ferme.

« On peut argumenter toutes les contradictions, mais il faut garder à l’esprit que le doute profite à l’accusé, argue l’avocat de Kamel. Vous n’avez pas d’éléments qui vous persuadent de sa culpabilité. Vous êtes obligés de le relaxer. » Kamel, lui, n'a rien à ajouter.

« Le tribunal a longuement délibéré, déclare le président. Il a repris point par point les éléments du dossier pour pouvoir répondre à une seule question : a-t-il ou non une certitude ? Après une réflexion fouillée, le tribunal a décidé de vous relaxer au bénéfice du doute. Le ministère public aura la possibilité de faire appel. Tout cela n’est peut-être pas fini pour vous. »

— Félix Roudaut