Achoui, c’est pas fini : deux hommes jugés en appel pour avoir tenté de l’abattre

Me Karim Achoui n’a même pas passé le portique de sécurité. On lui demande de vider ses poches – comme tout le monde, sauf magistrats et avocats plaidants ? Affront à la robe, atteinte à sa dignité, aversion officielle dirigée contre sa flamboyante personne. « Scandaleux ! Je suis parti », a-t-il tweeté.

Partie et pas revenue, la partie civile. C’est bien le statut de Karim Achoui à ce procès : victime d'un crime. Mais l'ancien avocat de la crème des caïds, radié du barreau de Paris, s'est inscrit au barreau d'Alger, ce qui lui permet de plaider en France et de défendre Jean-Luc Lahaye à la 17e chambre. Estimant qu'on lui déniait sa qualité d'avocat, il a ainsi boudé les quatre premiers jours du procès en appel de sa tentative d’assassinat, qui se tient à Melun jusqu'au 12 février, un palais de justice singulièrement méfiant, où un avocat a tenté d’assassiner son bâtonnier avant de retourner l'arme contre lui il y a trois mois.

Le 22 juin 2007, 22 h, Me Achoui quitte son cabinet parisien du 10, boulevard Raspail au bras de sa compagne. Ils marchent vers l’angle de la rue de Varenne, où son Austin Mini est garée. Un deux-roues surgit, Achoui comprend. « Non, non ! » aurait-il crié avant de détaler. Le passager casqué descend et tire à trois reprises des balles de calibre 45 – le calibre favori des voyous pour rectifier les rivaux. Deux atteignent l’avocat qui s’écroule. Le tueur s’approche, il va l’achever, mais son gros calibre s’enraye. Il réessaie, en vain, à quatre reprises – quatre étuis non percutés que l’expert balistique retrouvera. Les deux s’enfuient sur l’engin sans finir le travail. Karim Achoui a failli mourir.

Près de neuf ans plus tard, l’accusation espère que les deux tueurs sont bien ces deux-là. Mamadou Ba est dans le box, grand noir athlétique de 33 ans, barbe dans le cou et regard doux, soupçonné d’avoir véhiculé le tireur, Ruddy Terranova, avachi sur une chaise à l’entrée du prétoire. Mamadou Ba est « détenu pour autre cause ». Tous les deux ont été acquittés au terme du premier procès à la fin de 2013, à Paris, comme les six autres accusés, pour certains le nectar de la fine fleur du banditisme francilien. Commanditaires, intermédiaires, chaque rouage de la conspiration s’est évanoui du fait de la faiblesse des preuves rapportées par une enquête lacunaire.

« Ruddy, tu te calmes. Ruddy, tu arrêtes maintenant ! »

Seuls ces deux-là subsistent, donc, et ils plaident toujours non coupables. Terranova, 37 ans, déploie un gabarit considérable (1 m 92 pour 125 kg) qu’il appuie sur une canne en bois quand il va à la barre. Plusieurs fois pendant les débats, il s’énerve à l’écoute des accusations des policiers : « Il ment, il ment. » La présidente se fâche, son avocat Me Michel Konitz fond sur lui : « Ruddy, tu te calmes. Ruddy, tu arrêtes maintenant ! » Et le colosse, rabroué, s’excuse. « Impulsivité chronique », dit son profil psychologique. Terranova a passé ses cinq ans et demi de détention provisoire en cellule d’isolement.

Appelé à la barre, il a la démarche nonchalante, mais le phrasé énervé, impérissable accent d’une existence instable et paradoxale, d’une vie rythmée par la violence : musulman converti rigoriste condamné pour association de malfaiteur en lien avec une entreprise terroriste, voyou aspirant caïd, proche des parrains, cabotage sulfureux en eaux barbues et dans les marécages de la grande délinquance.

Le 20 décembre 2007, un renseignement anonyme parvenu à la brigade régionale d’enquête et de coordination (Brec) et à la direction régionale de police judiciaire (DRPJ) de Versailles le désigne comme le tireur, qui aurait agit pour le compte de Djamel Hakkar, un voyou de Nanterre dont la fratrie pèse dans le trafic de drogue, à qui Terranova devait 50 000 euros, et qui aurait souhaité être payé par ce service.

La brigade criminelle de la PJ parisienne, qui conduit l’enquête, exploite ce renseignement : un travail conséquent sur la téléphonie permet d’identifier les proches de Terranova, et le 14 avril 2008, tout le monde est interpellé, sauf le pilote du deux-roues.

Mamadou Ba entre également dans l’affaire par le biais d’un renseignement anonyme. Il correspond au « grand noir » décrit par les témoins, et en fouillant, les enquêteurs découvrent qu’il a été arrêté en septembre 2007 au guidon d’une Yamaha R1 sombre modèle 2007, précisément celui qui aurait conduit les tueurs. Autre détail pas fortuit, la moto a été volée le 11 juin 2007, en pleine période préparatoire de l’exécution. La téléphonie est recoupée, Mamadou Ba a des contacts avec certains des mis en examen.

Malgré l’acquittement de 2013, les fonctionnaires de police qui défilent à la barre sont sûrs d’eux. Ils « acceptent » le verdict de première instance, soulignent à quel point les enquêtes à l’encontre des malfrats d’envergure sont difficiles : aucun aveu, aucune preuve matérielle, des communications cryptées ou à tout le moins extrêmement précautionneuses, il leur faut bâtir un édifice à partir d’un faisceau d’indices concordants. Parfois, ça ne marche pas. « C’est le jeu », lâche l’un d’eux.

« Karim Achoui, c’est quelqu’un de crédible ? »

Ça n’entame pas leurs certitudes. Le commandant de la brigade criminelle débute sa déclaration par un audacieux aphorisme : « L’acquittement ne veut pas dire innocent. » La défense tique, la présidente fait les gros yeux, mais le laisse poursuivre. Le commandant, qui a le ton fébrile, fait par deux fois référence au premier procès – ce que l’oralité des débats en cour d’assises interdit. Puis, il suggère l’éventualité d’un règlement de compte visant Karim Achoui, du fait de son implication dans l’évasion d’Antonio Ferrara, alors qu’Achoui a été définitivement acquitté pour ces faits. Silence gêné dans le prétoire. Le policier finalement se tait et Me Frank Berton (défenseur de Mamadou Ba avec Me Roksana Naserzadeh) l’alpague, s’insurge, et ses confrères à l’unisson soutiennent la demande d’acte : le commandant a violé la présomption d’innocence – ça fragilise son témoignage. Il vacille un coup et manque de s’effondrer, il s’assoit, l’huissier lui apporte de l’eau et Me Michel Konitz s’avance : « Vous voulez un Twix ? » L’avocat de Terranova – avec Me Louise Tort – souhaite requinquer le témoin avant de l’éreinter deux heures durant sur l’enquête qu’il a conduit, sous l'autorité d'un directeur qui ne déposera pas à ce procès.

Les défenseurs se lèvent et, recta, pilonnent le fonctionnaire pour que ses certitudes apparaissent douteuses aux yeux du jury. Le véhicule  ? Peut-être un scooter, la compagne d’Achoui le certifie. L’abandon des autres pistes ? Un peu rapide, non ? Et l’alibi d’un tel a-t-il été vérifié ? Pour eux les preuves ne tiennent pas, car tout est fondé sur deux fragiles et anonymes témoignages, corroborés par des éléments chancelants. Au contraire, l’enquêteur estime qu’ils ont eu leur renseignement, qu’ils ont tiré les fils et que « ça n’a pas cassé », l’empilement logique des éléments a renforcé la thèse de départ. Me Berton questionne :

« Six acquittements en première instance, et vous dites que "ça n’a pas cassé" ?

On va dire que vous avez gagné.

Mais enfin, ce n’est pas un match ! » s'étouffe l'avocat.

Me Konitz s’approche : « Karim Achoui, c’est quelqu’un de crédible ? » Pendant les 10 mois qui ont suivi l’enquête, il n’a livré d’autre renseignement sur le tireur que : « 1 m 80, mince. » Puis Terranova est arrêté et soudainement, Achoui déclare au Parisien : « Je n’oublierai jamais son visage. » Il le répète à la PJ, et encore ! c’est le commandant qui a dû lui rappeler qu’il avait fait cette déclaration au quotidien.

Alors Achoui, crédible ? « Disons qu’il n’a pas eu d’autre choix que d’aller dans un autre sens que l’enquête », abrège le commandant. Partout, « l’avocat du milieu » devenu « à abattre » a répandu l’idée du complot policier ourdi dans le huis clos des bureaux de la Crim’, de la brigade de répression du banditisme (BRB), de tous ces flics qui ne souffraient plus de voir ce si grand ténor libérer tous les voyous qu’ils s’échinaient à poursuivre. Précédemment, son collègue avait résumé : « Je ne comprends pas l’acharnement de Karim Achoui dans la thèse du complot policier, si ce n’est pour envoyer un signal aux véritables commanditaires : "Ça y est, j’ai compris, je ne vous balancerai pas, ne finissez pas le travail." »

Karim Achoui déposera ce lundi devant la cour d’assises.

— Julien Mucchielli