À la cité des Lauriers, le charbon a remplacé Pôle Emploi

Nichée au coeur des quartiers nord de Marseille, entre les Lavandes et les Cyprès, la cité des Lauriers se dresse sur dix-neuf étages. Elle offre un panorama typique : de la verdure, des roches, du béton, et une jolie lumière. En fond, deux voies rapides. Et ce 18 mai 2015, les sirènes de police. Panique. On jette un sac de six kilos de cannabis au pied du bâtiment A. Il provient de l’appartement des nourrices, ces voisins chargés de planquer la drogue. Pour l'un des plus gros réseaux de trafiquants de la ville, c'est la première vague d'interpellation, et le début de la fin.

Onze mois de surveillances et d’écoutes téléphoniques, et à la fin, un procès d'une ampleur singulière. Durant deux semaines, la septième chambre du tribunal correctionnel de Marseille accueille une armée d’avocats disposée sur trois rangées. Presque autant de policiers guettent aux quatre coins de la salle. D’autres délimitent le box et les bancs ; il y a des prévenus de chaque côté. Ils sont vingt-sept. Liés par une vie commune dans une barre monstre de quatre-cents logements sociaux. Face à leurs rivaux gitans, dont le conflit serait responsable d’une trentaine de victimes de règlements de compte, ils se font appeler le « clan des Blacks ».

Lorsque la partie libre de la bande débarque dans la salle les premiers jours, de discrets sourires s’échangent avec les camarades dans le box. Mais l'ambiance, au fur et à mesure, se tend : ils sont appelés par leur nom un à un, dans l’ordre de leur grade. Nourrices, puis guetteurs et vendeurs, avouent, ou sont trahis par les surveillances. Les têtes de réseau, elles, nient en bloc. Et misent sur la fragilité des charges : plus la tâche s’éloigne de la vulgaire vente, moins on est visibles. Selon les mots de la procureure Sophie Couillaud, « le chef d’une entreprise a-t-il besoin de se rendre sur place ? Bien évidemment que non. »

« Qu’est-ce que tu fous ? Ramène-toi, tout l’État-Major est là »

Younes sait que les juges n’ont pas grand chose contre lui. Il sait aussi que ses apparitions, toujours furtives, suggèrent qu’il est en haut de l’échelle. Enfin, aucune de ses écoutes n’est à charge. Comme les collègues de son grade, il a été plus prudent. Car il suffit d’une phrase. Et dans le cas de Younes, elle figure sur la bande d’écoute du portable d’un guetteur en train de se faire engueuler : « Qu’est-ce que tu fous ? Ramène-toi, tout l’État-Major est là. » Au même instant, Younes est formellement identifié en bas du bloc.

Lundi 6 novembre, Younes comparaît libre. Sa raie sur le côté lui donne un air plus mature qu’aux autres. D’ailleurs, beaucoup de ses collègues sur les bancs n’atteignent pas ses 27 ans. Ils sont passés la semaine dernière avant que l’on aborde les gros cas, avant que les températures ne chutent et avant que tout le monde se tende et attende les réquisitions, fatigué et emmitouflé.

Dans une tenue sobre et sportive, Younes s’avance vers les juges. Il a retiré son blouson et aborde une carrure musclée qui convainc tout le monde de sa passion pour le football et la musculation. Entre ses séances, il a travaillé, en intérims puis à la mission insertion des Lauriers le temps du printemps 2015. « Était-ce une obligation judiciaire ?», demande la présidente Estelle de Revel au récidiviste. « Non même pas ! C’était volontaire ! », se défend l’intéressé.

La magistrate résume : « Donc, vous comparaissez pour trafic de stup' et association de malfaiteurs, et vous contestez tous les faits », ce à quoi Younes acquiesce énergiquement. Après un bref comptage, le nez dans le monumental dossier d’instruction, elle conclut : « Et vous apparaissez sur douze surveillances. »

« Le temps passé sur les lieux n’est pas proportionnel à votre implication dans le trafic »

D’apparence, toutes les comparutions se ressemblent : on date l’apparition vidéo, on la détaille, et on questionne. Une procédure répétitive comme les faits. Au fil des surveillances, on discute, croise des voisins, on récupère des sandwichs et des canettes de Coca, on se pavane en scooter. Bref, on vit sa vie de quartier. Des banalités que seuls quelques gestes trahissent : des boîtes à chaussures et des gants de chantier qui changent de main, une enveloppe qui se cache dans le pantalon, un coup de balai en bas du bloc. Et des discussions à des horaires pas anodins, comme ce jour de juillet 2014 où Younes se pointe devant ses potes à 18 heures, heure de roulement entre l’équipe de jour et de nuit.

« J’y reste que trois minutes ! s’insurge-t-il.

– Le temps passé sur les lieux n’est pas proportionnel à votre implication dans le trafic, s’agace la présidente.

– Mais quand vous parlez des guetteurs, des charbonneurs, vous dites qu’ils sont une équipe de onze personnes. Si je fais partie de l’État-Major comme vous dites, je peux pas tous les gérer en trois minutes ! Même chez Zara ils peuvent pas gérer onze personnes en trois minutes ! »

Younes se calme. Il « vient de s’en souvenir » : le stade où il s’entraîne au foot est en travaux, il est contraint de jouer à celui des Lauriers. Ce soir-là, il venait chercher son coéquipier Ali, aujourd’hui à ses côtés, présumé guetteur. C’est inédit. Il avait raconté aux enquêteurs une visite chez sa mère pas loin. La présidente de Revel n’en est pas moins stupéfaite : « Je ne comprends pas. Vous avez dit aux enquêteurs : "Je sais qu’Ali est dans le trafic. Moi j’aime ma famille, j’ai une femme malade, j’ai dit adieu aux stup', je veux me consacrer au sport." Mais quelle idée vous avez de passer par ce point de stup' ? Parce que vous parlez de Zara, mais à neuf-cents clients par jour, c’est mieux que Zara là ! »

Maladroit, Younes rappelle que sa femme n’était pas encore malade. La juge pose ses dernières cartes :

« Mais vous avez une fille de 6 ans ! Qu’est-ce que vous faites aux Lauriers ? 

– Elle va très bien ma fille, ne vous inquiétez pas, se vexe Younes.

– Mais vous avez un garçon de quelques mois ! Qu’est-ce que vous faites là ? »

« Mais combien de fois elle va poser la même question ? » chuchote-t-on dans les rangs des avocats. La présidente est irritée. Elle tourne en boucle et perd pied. Elle s’embrouille sur les horaires des surveillances, fatiguée par l’avocat de Younes et par elle-même. Puis contrainte, elle avoue que sur l’une d’elles, les policiers ont saisi l’entrée de Younes dans le bâtiment, mais ont zappé sa sortie. Rire dans la salle. « Il est monté dans un arbre ! Il s’est caché de la police ! » plaisante un avocat en grande forme qui, quelques minutes avant, charriait un prévenu qui tape sa sieste dans le boxe, tête contre le mur et bouche ouverte : « Des mouches vont rentrer ! »

« Vous avez votre gamberge à vous, et nous dans les quartiers, on a notre gamberge à nous »

Nouvelle surenchère : « Quand vous travaillez à la mission locale des Lauriers, pourquoi vous restez à la cité après votre travail ? » Car, si jamais on en doutait encore, Younes a « une femme et des enfants ». Pour la énième fois aussi, la juge évoque son passé de récidiviste. Invoque le supposé bon sens de Younes, qui devrait le pousser à filer droit, au lieu de « traîner dans la cité ». Estime que certains des supposés « amis d’enfance » de Younes sont des amis trop jeunes, pour être des amis pas louches. Alors, excédé, Younes tranche :

« Ecoutez madame, vous avez votre gamberge à vous, et nous dans les quartiers, on a notre gamberge à nous.

– J’ai pas ma gamberge à moi.

– Madame, vous me demandez d’ignorer mes amis. C’est comme si vous, vous croisez un ami, vous allez pas l’ignorer ! 

– … Et Karine ? Elle est âgée. C’est votre amie aussi ? »

Karine est une maman endeuillée des Lauriers. Un règlement de compte a emporté son fils en 2008. Foued était l’un des leurs, au clan des Blacks. « Un frère », disent-ils. Younes a grandi avec Foued. Alors comme les autres, Younes aide Karine par des petits services et des petits billets. Des petits gestes de soutien. Ou, selon la juge, un « service après-vente ».

« Ma fille, elle a que six ans, mais elle va voir un psy »

Comme les autres, Younes a été interpellé a l’été 2015. Son contrôle judiciaire l'interdit de quitter les Alpes-Maritimes, ce qu’il dédaigne assez vite. D’abord, sa famille habite à Toulon, dans le Var voisin. Ensuite, il y a cette photographie prise à Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes, en mode sortie familiale.

« Vous y pensez à votre contrôle judiciaire là, quand vous faites du jet ski ? interpelle la procureure avec un brin de mépris.

– Ah, ce n’est pas du jet ski !, précise Younes.

– Oui, bon, où vous faites je ne sais quoi. On vous voit sur la photo, devant un lac, avec…

– … avec une bouée !

– Cela ne change pas grand chose.

– C’est pas le même prix ! »

Le prévenu s'est bel et bien rendu à Marseille durant son contrôle – ce qui représente une violation des conditions. Alors le 9 décembre 2016, il est rattrapé par ses manquements, et tient particulièrement à raconter son interpellation. Car « le non-respect du contrôle judiciaire, c’est grave, mais l’interpellation, c’est très, très grave. » En cette matinée du 9 décembre, comme d’habitude, Younes va pointer au commissariat. L’après-midi, sortie d’école. Tandis qu’il tient sa fille « dans les bras », huit membres de la BRI viennent le cueillir. Younes repart cagoulé, sa fille repart avec des inconnus. Un an après, le papa est revenu à la maison, mais la petite fait toujours des cauchemars. « Elle est traumatisée », explique-t-il. Silence gêné des magistrats. « J’ai été obligé de l’emmener chez le psy. Ma fille, elle a que six ans, mais elle va voir un psy. »

Deux pistolets, 200 000 euros, et 17 kilos de cannabis

Fin d’audience pour Younes. Deux jours plus tard, tous les boss y sont passés. Mercredi 8 novembre, au petit matin, la salle est comble. Pendant plus de trois heures, les regards sont rivés vers la procureure, Sophie Couillaud. Les prévenus sont assis dans la même configuration que d’habitude, comme lorsqu’après plusieurs jours, on prend ses marques dans une salle de classe. Sur la première rangée, les quatre nourrices. Les autres derrière, entourés de leurs avocats. Les autres dans le box, cernés par les policiers. Devant, comme tous les jours, il y a Rasta. Lors de son audience, ce trentenaire à dreadlocks avait fait rire tout le monde avec ses réponses loufoques, ponctuées de « yeah man ». Aujourd’hui, comme pour mieux écouter, il s’est attaché les cheveux, et plus personne ne rit.

Le réquisitoire de Sophie Couillaud dénonce une « structure organisée » sur le modèle d’une grande entreprise. La recette du succès : une « logistique » réglée comme du papier à musique. Avec son « entrepôt de stockage » dans la cage d’escalier du bâtiment B. On y a retrouvé de l’essence pour le scooter du réseau, un brouilleur d’ondes, des outils.

Dans l’autre cage d’escalier, celle du bâtiment A, on vend du cannabis par coupures de 10 à 200 euros. « Jusqu’à cinq fois par jour », on s’approvisionne au-dessus, dans un des trois appartements-nourrices. Ce dernier abrite un détecteur de faux billets : « aux Lauriers on aime l’argent, mais on n’aime pas se faire avoir ». À l’autre bout de la barre, dans une chambre du bâtiment I, les policiers saisissent deux pistolets, 200 000 euros, et dix-sept kilos de cannabis dans un placard entouré d’une serviette humide.

« La métaphore de l’entreprise est facile », se réjouit la procureure. On divise l’espace comme le travail, pour une « maximisation des profits ». On use de « véhicules de fonction ». On a des « gens embauchés en CDI », avec des salaires à minimum 1 200 euros la semaine pour la brochette de guetteurs. Un chiffre d’affaire annuel de, tenez-vous bien, 15 millions d’euros.

« Et ces chiffres ne sont pas inventés par moi, mais ils sont tenus par les trafiquants eux-mêmes, dans leur cahier de comptabilité !, s’écrie la magistrate. On parle d’un trafic important à partir de cinq cents clients par jour. Aux Lauriers, on double, on est à mille ! On joue dans la cour des grands ! »

Il est midi passé, Sophie Couillaud expédie les vingt-sept réquisitions. Les peines des nourrices et petits vendeurs, parfois sans casier, provoquent quelques émois contenus. Plus les peines montent, plus l’on se fige. Jusqu’à la stupeur face aux 14 ans ferme requis contre Djoussouf Ahamada, désigné « chef de réseau ». L’audience est suspendue.

Du « charbon » et des « sans-dents »

Débute la longue série des plaidoiries qui, sans remettre en cause le succès de l’entreprise, s’efforce à dévoiler son lot de misère quotidienne. Car l’arrière-boutique n’est pas jolie. Nous sommes au nord de Marseille, « à l’ombre des beaux quartiers choyés par leurs édiles municipaux », dépeint l’avocat d’un vendeur :

« Aux Lauriers, Pôle Emploi a disparu depuis longtemps, remplacé par le deal, ou plutôt, le "charbon". Vous savez, dans ce secteur, il n’y a pas de couverture sociale, pas de cotisation pour la retraite, pas de RTT. »

En bas de l’échelle sociale comme en bas de l’échelle du deal, il y a les nourrices. Les « sans-dents », selon les termes de l’avocate des époux B. Les époux B. sont deux êtres frêles, discrets, la quarantaine, mais usés à en paraître dix ans de plus. Une fois entrés dans le cercle, ils n’ont jamais pu refermer la porte de chez eux : leur cuisine était dédiée à la tâche de la découpe. Ensuite, il y a madame L., qui fume 10 euros de cannabis par jour depuis ses quinze ans. Alors selon son avocat, habiter aux Lauriers, c’est comme « lâcher un accro aux jeux dans un casino ». Puis il y a la jeune Leïla. Handicapée, elle vit seule avec son enfant de cinq ans.

« Mi-chouf, mi-chef des choufs »

Au-dessus, Romain, vendeur, « petite main » pour la procureure, a 28 ans. Lorsqu’on l’interpelle, il vit à trois dans un studio. On l’accuse d’avoir mis sa voiture à disposition du trafic. « Dans une affaire à 15 millions euros l’année, je m’attendais à voir un bolide !, s’exclame son avocat. Mais qu’a récupéré la police ? une vieille C4. Une épave, avec deux pneus à plat. » Lorsque la présidente, lisant le cahier de comptabilité, soupçonnait Romain de toucher 1 500 euros la semaine, il avait bondi.

Parfois, les petits ne font pas du bon travail, et les superviseurs de terrain s’en plaignent. Les contre-maîtres d’hier deviennent, dans la bouche de la procureure, les « gérants du personnel ».

Parmi eux, il y a Karim, 28 ans, le « réveil-matin » des vendeurs, selon son avocate, Céline Carru. Un petit superviseur de milieu de chaîne, « mi-chouf, mi-chef des choufs ». Karim risque six ans de prison. Céline Carru contre-attaque, puissante et claire : « Regardez la personnalité de ce monsieur. Il a étonné tous les journalistes en se déclarant abonné au journal Le Monde. Il est auxiliaire, a suivi trois formations. Depuis son interpellation, il a passé son permis. »

Contre Younes, le « représentant de la direction », celui qui a « tout contesté », la procureure requiert neuf ans de prison. En cause : des présences répétées au pied du bâtiment B, et un compte bancaire mystérieusement approvisionné de 10 000 euros. Pour Me Pascal Luongo son avocat, ce relevé de compte « ne prouve rien ». Mais la cour avait jugé le jeune homme beaucoup trop chanceux, lorsqu'il avait déclaré avoir gagné la moitié de cette somme aux jeux.

L'homme obsédé par sa boîte aux lettres

Seuls deux hommes seraient en droit de donner des ordres au « lieutenant » Younes : Oukoutoub Ahamada, 28 ans, et Djoussouf Ahamada, 44 ans. Deux frères, dont le patronyme sonne comme le Graal aux oreilles des enquêteurs depuis des années.

« Les frères Ahamada, ce sont les patrons qui ne se déplacent pas. Ils ne vont pas aller se salir les mains », dénonce la procureure. Quasiment absents des surveillances et des écoutes relevées, que reste-t-il à l’accusation ? Des gestes « paranoïaques », comme celui de posséder trois téléphones portables. « Un train de vie hors du commun », comme l’étrange habitude de se rendre aux Lauriers par « véhicule-relai », c’est-à-dire, en changeant de voiture à mi-parcours.

Contre Oukoutoub Ahamada, il a été requis douze ans de prison. Retiré dans une petite commune tranquille, il ne va aux Lauriers que pour y « vérifier sa boîte aux lettres », accuse la procureure.

« Sur les écoutes, Oukoutoub Ahamada parle effectivement de boîte aux lettres. Alors qu’il s’agisse d’un code, ou s’il y met des choses, on ne sait pas. Mais c’est étrange : ces gens sont obsédés par leur boîte aux lettres ! »

Trump, ou le roi des Comores

Quant à Djoussouf Ahamada, de curieux transferts vers les Comores dessinent les contours d’un blanchiment d’argent. Lui parle d’une construction immobilière. « Voilà où part l’argent de la drogue ! » s’écrie la procureure, avant de requérir à son encontre quatorze ans de prison.

Pour son avocat, Me Pierre Bruno, une question se pose : comment une maison comorienne pourrait-elle blanchir à elle seule 15 millions d'euros ? Très remonté, il annonce une plaidoirie cynique. Et réfute par l’absurde : « Hier soir, dans un rêve un peu fou, je me suis pris pour Trump, ou pour le roi des Comores, au choix. J’ai calculé la surface constructible de l’archipel. » Son histoire vole à la procureure un sourire joueur, et le public est un peu bluffé. Verdict : « J’ai vérifié plusieurs fois, en prenant en compte cette superficie et le prix de l’immobilier, je vous l’annonce, je peux acheter toutes les Comores avec seulement 22 millions d’euros ! »

15 millions d'euros pour une villa, contre 22 millions d'euros pour l'archipel, la comparaison est sans appel. Le jugement est mis en délibéré.

Les gros sacs en toile

Matinée du 14 novembre. Au terme d'une heure d'attente, près d'une cinquantaine de policiers, certains lourdement armés, se déploie dans la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille. Car il faudra embarquer les prévenus condamnés avec mandat de dépôt. D'ordinaire, la présidente arrive, tout le monde se lève, on amène les prévenus dans le boxe et sur les bancs, l'audience reprend. Mais ce jour-là, flottement. Les prévenus tardent. Et démontrent qu’il y a deux manières de dealer avec son mandat de dépôt. Les uns débarquent en traînant de gros sacs en toile contenant leurs affaires personnelles. Les autres ne sont pas là, et ne viendront pas.

Le jugement ne surprend pas. Romain et les autres « charbonneurs » condamnés retirent leur convocation les yeux humides. Karim, « petit superviseur », toujours le regard nerveux, s'excuse de son retard : il est très chargé. Il s'avance à la barre, écope de quatre ans de prison, se laisse passer les menottes et disparaît derrière le box. Les deux frères Ahamada, toujours impassibles, sont condamnés à dix et douze ans.

Younes a été condamné à sept ans de prison. De tous les boss désignés, il était le seul à comparaître libre. Une fois le jugement rendu, la salle se vide. Restent seuls à terre, pour le moment, les gros sacs en toile. Younes, il n'est pas venu.

— Clara Martot